Chapitre 32

7 0 0
                                        

Diamond,

La lumière du jour filtre à travers les immenses fenêtres du hall de l'hôtel. L'endroit est d'un luxe écrasant, comme tout ce qui entoure toujours mon père. Les murs sont recouverts de tentures dorées, le mobilier est digne d'un palais, et même le petit-déjeuner ressemble à un festin royal. Mais je ne peux m'empêcher de ressentir un décalage entre cette opulence et la nouvelle moi.

Je m'installe à la table, face à mes parents. Justin est là aussi, bien sûr. Il n'a jamais été aussi présent dans ma vie que depuis mon retour. Tout est impeccablement mis en place : les croissants encore chauds, les fruits découpés avec une précision chirurgicale, le jus d'orange au côté des flutes à champagnes emplis du bleu clair caractéristique de notre divin sérum, les tasses en porcelaine fine. Pourtant, l'atmosphère est tendue, presque hostile.

Mon père, toujours aussi austère dans son costume gris parfaitement taillé, lève les yeux de son journal pour m'observer. Je sens son regard peser sur moi, scrutant le moindre de mes gestes alors que je dévore un pain au chocolat.

— Tu ne prends pas ton sérum ce matin ? demande-t-il d'un ton qui se veut détaché, mais dont je perçois la menace sous-jacente.

Je pince les lèvres, cherchant une réponse qui ne trahira pas ce que je pense réellement.
— Je le prendrai plus tard, dans ma chambre. Pas besoin de le faire ici, dis-je en me concentrant sur une tasse de café fumante. J'ai du mal à avaler quoi que ce soit en ce moment. Dis-je ne recrachant à contrecœur ma viennoiserie.

Justin arque un sourcil, visiblement sceptique. Ma mère, elle, reste silencieuse, comme toujours. Une figure élégante mais distante, qui semble plus préoccupée par l'apparence que par ce qui se passe réellement.

— On sait très bien ce que tu essaies de faire, intervient Justin, un sourire condescendant aux lèvres. Tu crois que tu peux t'en passer ? Que tu es plus forte que ça ? C'est ridicule, Diamond.

Son ton est tellement suffisant que j'ai envie de renverser ma tasse sur lui. Mais je me contente de le fixer avec froideur.

— Vous ne voyez donc pas ce que ce sérum vous fait ? Il vous transforme en... en quelque chose de froid, sans âme. Vous sacrifiez votre humanité pour quoi ? Quelques années de succès et de richesse ? Vous êtes prêts à tout pour rester au sommet, même si ça signifie réduire vos vies à une existence dénuée de tout sentiment vrai ?

Je m'attends à une réaction, une prise de conscience peut-être, mais il n'y a rien. Juste des visages figés dans une expression de mépris et d'indifférence.

— J'ai découvert un effet secondaire à votre précieux sérum ! Il agit sur l'espérance de vie... Je chuchote presque.

— On est au courant, Diamond, répond mon père avec une froideur qui me fait frissonner. On sait que le sérum réduit notre espérance de vie. Mais c'est un prix que nous sommes prêts à payer. Parce que le pouvoir, la réussite, la domination... ça, c'est ce qui compte vraiment.
Ma mère acquiesce sans un mot, comme une marionnette parfaitement programmée. Je suis dégoûtée, révoltée par cette révélation. Ils le savent, et ils s'en moquent. Ils préfèrent une vie plus courte mais pleine de succès, plutôt que de risquer de ressentir quelque chose de vrai.

— Vous avez tout faux, soufflé-je, le cœur battant. Une vie sans amour, sans émotions, ne vaut rien. Vous sacrifiez l'essentiel pour des illusions.

Le sourire narquois de Justin s'élargit, et je comprends soudain que c'est lui qui mène cette danse funeste. Mon père se lève, comme pour signifier que la discussion est terminée.

— Tu prends ton sérum, maintenant, ordonne-t-il d'un ton sec.

Je secoue la tête, refusant de céder. Mais en un clin d'œil, Justin est à mes côtés, une main ferme sur mon bras. Avant que je ne puisse réagir, il s'empare de ma coupe de crystal et me regarde avec une intensité menaçante.

— Prends-le, ou c'est moi qui te le fais avaler.

Ma respiration s'accélère, mes pensées s'affolent. Je suis prise au piège, et je sens que la situation dégénère. Mais avant que je puisse faire quoi que ce soit, Justin approche le verre de mes lèvres.

— Fais-le. Maintenant.

Je jette un coup d'œil à ma mère, espérant un éclat de soutien, une once de rébellion. Mais elle détourne le regard, ses mains tremblant légèrement alors qu'elle continue de boire son thé comme si de rien n'était.

Je n'ai pas le choix. Ils m'ont acculée, et ils le savent. Mes pensées se bousculent dans ma tête, une cacophonie de doutes, de colère et de désespoir tandis que Justin me fait basculer la tête en arrière en tirant légèrement sur mes cheveux. Je secoue la tête, des larmes coulent le long de mes joues. Je sais que je n'ai pas le choix et pourtant je refuse d'ouvrir la bouche.  Morgan avait raison : cette vie, cette obsession pour le contrôle et le succès, n'a aucun sens si elle est dénuée de tout ce qui fait de nous des êtres humains. Mais ici, dans cette famille, les sentiments sont perçus comme des erreurs, des faiblesses à éradiquer.

Justin se penche vers moi, ses yeux perçants fixés sur les miens. Il attend, impitoyable, que je cède. Mon père se rassoie tranquillement, comme si tout cela n'était qu'une formalité, une simple correction d'un comportement déviant. Je n'ai jamais ressenti un tel dégoût pour eux.

— Ouvre la bouche, ou crois-moi Diamond, l'autre solution va te déplaire.

Il porte le verre à mes lèvres. Personne ne me viendra en aide, alors j'avale d'un coup, sans hésiter, le liquide amer. Une brûlure envahit ma gorge, mais je serre les dents, ignorant la nausée qui monte. Le sérum coule dans mes veines comme du poison, et je sens immédiatement l'effet. Ma vision devient floue un instant, puis d'un coup, le monde qui m'entoure est plus clair, plus froid, plus distant. Je ferme les yeux, essayant de lutter contre l'engourdissement qui s'empare de mon esprit. C'est trop d'un coup.

Mais c'est trop tard. L'overdose était inévitable. Mon corps se raidit, mes muscles se tendent douloureusement, et je m'effondre sur la chaise, saisie de convulsions. Je les entends à peine, ces murmures inquiets autour de moi, leurs voix déformées par la douleur qui pulse dans ma tête.

Ma mère, pourtant si calme quelques secondes plus tôt, pousse un cri étouffé, mais elle ne bouge toujours pas. Elle reste figée, les yeux écarquillés, incapable de réagir.
Le sérum continue de se déchaîner dans mon corps, une tempête chimique qui détruit tout sur son passage. Des images me traversent l'esprit, des fragments de souvenirs, des émotions confuses : Morgan, son sourire insolent, ses blagues idiotes, cette lettre où il m'avoue enfin ce que j'avais toujours deviné.

Une vie sans amour ne vaut pas la peine d'être vécue, avait-il dit. Et maintenant, je comprends vraiment ce qu'il voulait dire. Le sérum tue tout ce qui est réel, tout ce qui est humain. Il vous transforme en une coquille vide, performante, peut-être, mais totalement dénuée de ce qui fait la beauté de la vie.

Je me bats contre l'obscurité qui m'envahit, cherchant un dernier éclat de clarté avant de sombrer. Et dans ce moment de lucidité désespérée, je prends une décision.

Je n'ai pas le droit d'oublier Morgan.

C'est impossible.

Love DystopieOù les histoires vivent. Découvrez maintenant