Chapitre 34

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Diamond,

Je m'assois dans le fauteuil de ma chambre, un livre à la main, que je ne lis pas réellement. Il ne sert à rien pour moi de lire une romance ou quoi que ce soit dans le style, car je serais à présent bien incapable d'en comprendre le sens. Le livre que je m'apprête à lire est un manuel, à vrai dire, c'est le seul genre de livre que l'on pourrait trouver dans la bibliothèque d'une personne sous sérum. Apprendre, apprendre, plus de connaissances... Il n'y a que ça pour nous faire vibrer.

Mon esprit est ailleurs dénué des interférences habituelles des émotions. Tout ce qui reste, c'est la logique pure, l'analyse. J'ai fait en sorte de prendre une dose minimale de sérum ce matin, suffisamment pour me garder lucide, mais pas au point de m'étouffer sous une indifférence mécanique.

L'amour, le devoir, la survie. Tous ces concepts, autrefois confus et entremêlés dans un tourbillon émotionnel, me sont maintenant rangés et accessibles, comme des fichiers bien organisés dans un ordinateur.

Justin ou Weis ? Voilà la question qui résonne en boucle dans mon esprit, et pour une fois, elle n'est pas accompagnée du tumulte de doutes, de culpabilité ou de regrets. C'est une question purement pragmatique : Qui serait le meilleur choix pour tous ? Qui permettrait à ce monde dysfonctionnel de continuer à tourner sans s'effondrer ?

Justin est stable, calculable. Il fait exactement ce qu'on attend de lui. Il incarne la vision de ma famille, du contrôle absolu, du succès, de la perfection sans défaut. Mais Weis... Il est tout ce que Justin ne sera jamais : imprévisible, indomptable. Chaotique. C'est peut-être justement ce chaos que j'ai commencé à trouver fascinant, voire libérateur. Un chaos qui défie la monotonie glaciale de ce que nous appelons "la société idéale". Il est... Désorganisé. Il fait preuve d'humour dans les pires moments.

Alors que je me perds dans cette réflexion méthodique, un bruit strident perce le silence de l'hôtel. Un téléphone. Instinctivement, je me lève, tendant l'oreille pour identifier la source. Quelques secondes plus tard, une agitation monte dans les couloirs, des bruits de pas précipités, des ordres aboyés. Il ne me faut que quelques instants pour comprendre ce que crache mon père à son interlocuteur, à l'autre bout du téléphone : le prisonnier s'est échappé.
Weis. À vrai dire, je ne lui en aurais jamais cru capable. Qu'est-ce que je disais déjà? Désorganisé. J'ai beaucoup de mal à l'imaginer fuir alors qu'il pourrait se mettre encore plus dans la merde. Chez lui, c'est un don.

La porte du petit salon s'ouvre brusquement, nous faisans sursauter ma mère et moi. Mon père entre, suivi de Justin, leurs visages marqués par l'inquiétude. Ce n'est pas la peur pour moi, bien sûr. Pourtant c'est bien mon kidnappeur qui vient de s'échapper, il pourrait très bien s'en reprendre à moi. Essayer de nouveau de me désintoxiquer du sérum. Non, leur panique est liée à quelque chose de bien plus précieux à leurs yeux : le laboratoire. Ce sanctuaire où tout se joue, où les secrets les plus sombres de notre société sont conservés et manipulés.

— Le laboratoire doit être sécurisé immédiatement, dit mon père d'une voix tendue, ignorant presque ma présence. Nous savons que c'est sa cible première, il ne doit surtout pas y arriver.
Justin acquiesce, déjà en train de sortir son téléphone pour donner des ordres.

Je les observe, cette danse frénétique. Ils sont dans leur élément, croyant pouvoir tout contenir, tout maîtriser. Pourtant, un doute les ronge. Ils savent que si Weis atteint le laboratoire, tout ce qu'ils ont construit pourrait s'effondrer.

Ma mère, quant à elle, est immobile dans un coin de la pièce. Comme d'habitude, elle semble détachée, absente. Mais quelque chose dans ses yeux capte mon attention. Un éclat, un fragment d'émotion, comme une lueur d'encouragement. C'est subtil, presque imperceptible, mais je le vois. Je la connais trop bien pour passer à côté de ce changement. Elle ne dit rien, ne bouge pas, mais dans ce regard, je lis une forme d'approbation, de soutien discret. Comme si elle m'incitait à prendre une décision différente.

Mon père revient vers moi, la mâchoire serrée.

— Reste ici, Diamond. Ça va devenir dangereux.

— Je viens avec vous, dis-je d'un ton qui ne laisse aucune place à la négociation.

Son visage se ferme instantanément, une expression de refus catégorique. Mais je soutiens son regard avec une détermination froide. Je sais ce qu'il pense. Pour lui, je suis un atout précieux, un élément clé dans son jeu de contrôle. C'est moi qui le lie intimement au laboratoire, moi et mes fiançailles. M'exposer serait risqué, imprudent. Pourtant, il doit savoir que m'empêcher de venir pourrait être tout aussi risqué.

Justin, toujours à ses côtés, essaie d'intervenir.

— Diamond, c'est inutile. Laisse-nous gérer ça. Reste ici où tu seras en sécurité.
Je secoue la tête, ma décision est déjà prise. Mon esprit rationnel pèse les options, les risques, et je sais que ma présence au laboratoire pourrait faire pencher la balance d'une manière ou d'une autre.

— Je viens, répétai-je avec une autorité qui coupe court à toute réplique.

Mon père soupire lourdement, un signe rare de frustration.

— Très bien. Mais tu restes en arrière, et tu ne t'impliques en rien.

Je hoche la tête, satisfaite d'avoir obtenu ce que je voulais. Je sais que, malgré son ordre, je ne resterai pas passive. Ce qui se joue là-bas va bien au-delà de la simple sécurité d'un bâtiment. C'est l'aboutissement de tout ce que ma famille et moi-même avons construit, le laboratoire est aussi ma réussite. Une réussite ennuyante certe.

Nous quittons rapidement l'hôtel. La voiture roule à toute vitesse dans les rues, Justin fixant nerveusement l'écran de son téléphone, relayant des informations sur l'état du laboratoire. Mon père, silencieux, reste concentré, les yeux rivés sur la route, calculant chaque mouvement comme dans une partie d'échecs.

— L'alarme incendie vient d'être déclenchée. Tout le personnel évacue les locaux. Annonce Justin sans quitter son téléphone des yeux.

Mon père blêmit. Mais moi, je pense à Weis. Quelle est sa stratégie ? Il n'est pas stupide, il sait qu'il ne peut pas simplement s'introduire dans le laboratoire, mettre le feu et s'en sortir indemne. Il doit avoir un plan. Et je dois comprendre ce plan avant qu'il ne soit trop tard.

Ou alors justement, et si c'était là exactement son plan. Mettre le feu au poudre est s'en aller.
Arrivés devant le bâtiment, une forteresse moderne en verre et acier, tout est déjà en ébullition. Des gardes postés partout, des scientifiques paniqués qui courent dans tous les sens. L'atmosphère est tendue, à la limite de l'explosion.

Nous descendons de la voiture, et mon père se tourne vers moi, me jetant un dernier regard d'avertissement.

— Souviens-toi de ce que j'ai dit, Diamond. Ne t'approche de rien. Reste en retrait.
J'acquiesce, jouant le jeu. Mais dans mon esprit, les rouages tournent à plein régime. Il n'y a pas la moindre fumée pas la moindre preuve qu'un feu, c'est réellement déclenché. Justin est le premier à entrer dans le bâtiment.

— Vous devriez attendre l'arrivée des pompiers, lui conseilla un employé.
Mais ni Justin ni moi ne l'écoutons ne l'écoutons. Mon père lui est plus raisonnable, je le vois douter.

— Peut-être...

— Attendez-nous donc là, Mr Perfine, propose Justin pressé de se confronter à l'homme qui se donne tant de mal pour lui mettre des bâtons dans les roues.

Mon père me regarde avec intensité, je sais ce qu'il souhaite de moi. Que je reste avec lui, que je ne me mêle pas des affaires des grands. Mais je fais mine de ne pas le voir.

Alors que nous pénétrons dans le laboratoire, les lumières clignotantes de l'alarme peignent les murs de reflets rouges inquiétants. Je sens l'excitation monter en moi, cette sensation de marcher sur le fil du rasoir entre la raison et le chaos de Weis.

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