En entrant dans le réfectoire ce matin-là, je jetais immédiatement un coup d'œil à la table du fond, où Luis et moi mangions habituellement. Mais comme les jours précédents, Luis n'y était pas. Du jour au lendemain, sans la moindre explication, il avait commencé à s'attabler avec les autres sorciers, comme si c'eu été un comportement normal de sa part. Tout le monde le savait pourtant : Luis détestait se retrouver au milieu d'un nouveau groupe, d'autant plus si celui-ci était conséquent. Il était ici depuis plusieurs années, et jamais il n'avait daigné s'assoir à une autre table que celle du fond, préférablement seul. Peut-être pour cela, personne n'avait vraiment oser le questionner, de peur qu'il se renferme soudainement. Seulement, si Luis pouvait s'intégrer aussi naturellement et soudainement, alors je pouvais aussi. J'avais passé toute la première semaine à manger seule, puis en avait eu marre, et trois jours plus tôt, j'avais préféré m'assoir à la table des sentinelles, en espérant que je n'aurais pas l'air aussi angoissée que je ne l'étais vraiment. Il m'avait fallu une concentration magistrale pour ne pas garder la tête baissée, enfoncée entre mes deux épaules tendues. Heureusement, personne n'avait eu l'air de faire particulièrement attention a moi, et j'avais pu m'intégrer à plusieurs reprises dans certaines conversations.
Ainsi, lorsque j'attrapais mon plateau du jour, je me dirigeais d'un pas plus ou moins sûr vers la grande table, déjà a moitié envahie par les autres sentinelles. Je m'assie a une extrémité pas trop remplie, et m'attaquais à ma pomme. Rapidement, de plus en plus de personnes arrivèrent, et le niveau sonore augmenta à une vitesse fulgurante. Je fini par repérer quelques sentinelles que je connaissais déjà -de vue du moins. Je remarquais rapidement l'une des filles du cours d'épée qui s'était battue durant le premier mois. D'après la rumeur, elles avaient été interdites de cours d'arme, avaient perdu leur droit d'exercer pour une année entière, et la directrice elle-même veillait à ce que les deux ne se croisent jamais, pour éviter tout nouveau combat. Certes ce n'était qu'une rumeur, mais plus aucune des deux ne venait au cours d'épée, et c'était bien la première fois que je voyais l'une d'elle dans la cafétaria. A en croire Jeremy, la seconde était une sirène, et non une sentinelle comme sa congénère, et je n'avais pas particulièrement fait attention a qui se trouvait ou pas a la table des sirènes, mais ce que je savais pour sûr, c'est que la sentinelle ne devait pas être venue manger ici très régulièrement.
Je cherchais dans la foule de sentinelle si par bonheur je pouvais reconnaitre d'autres visages, mais j'avais manifestement beaucoup manqué d'attention pour mes congénères sentinelles durant le mois précédent. Soudain deux voix me parvinrent, et je soupirais de désespoir. Sur ma droite, non loin de celle que j'observais quelques secondes plus tôt, je trouvais les deux pimbêches qui arrivaient à me taper sur les nerfs tous les jours, alors même qu'elles ne m'avaient jamais adressé la parole. Habituellement, elles se contentaient de parler le plus mal possible des autres entre elles, avec leur voix terriblement aigues et leur décoté on ne peut plus vulgaire. Personne ne disait rien, probablement parce qu'elles ne faisaient techniquement aucun mal à personne, et j'avais cru comprendre qu'elles étaient toutes deux très bonnes combattantes. Cependant, aujourd'hui elles ne semblaient pas décider à se contenter de dénigrer entre elles, non, elles aussi avaient remarquer que quelqu'un avait refait apparition aujourd'hui. Je me penchais en avant pour tenter de mieux voir la scène. Elles s'étaient placées de chaque coter de la jeune sentinelle, et, la regardant de haut, elles se permirent de lui parler d'un ton terriblement hautin. Malheureusement, je ne pu distinguer aucun de leurs propos : elles étaient trop loin, et le volume sonore de la pièce ne cessait d'augmenter. L'une des deux filles commença à se servir sur le plateau de leur proie, lui piquant de petits morceaux de poire découpée soigneusement en dés. Je m'apprêtais à me lever dans un accès de courage ridicule, lorsque quelqu'un intervint enfin. Le sentinelle de mon cours de boxe, celui qui descendait de Dracula, vint se tenir juste à coter de la prétentieuse, et la regarda de haut a son tour. Il faut croire que sa force devait être réputé, car celle-ci prit immédiatement peur, et partie plus vite que je ne l'avais jamais vu faire, tête baissée, l'air terrifié. Il était déjà impressionnant de le voir s'entrainer, mais ça l'était d'autant plus de voir la peur qu'il pouvait provoquer chez les autres d'un simple regard.
Cette après-midi-là, j'ouvris un nouveau document, un nouveau manuscrit : Les sentinelles.
Les sentinelles, êtres d'exception au-delà des lignées surnaturelles connues, se tiennent à part, comme étrangères aux deux mondes. Ni pleinement issues de la dimension première, ni de la seconde, elles n'apparurent qu'en temps fort reculés, longtemps après que les autres créatures eussent foulé la terre des hommes. Mais peut-être furent-elles là bien avant que nul ne les soupçonnât, dissimulées aux yeux de tous par un art subtil du camouflage, don qui leur fut octroyé dès la naissance.
Là où les Sirènes, elles aussi fruits d'unions improbables entre l'humain et l'Autre, se firent vite remarquer, les Sentinelles traversèrent les siècles telles des ombres fidèles, revêtues de chair humaine et douées de talents si bien dissimulés qu'elles passèrent pour simples mortels. Peut-être vivaient-elles parmi les peuples depuis des ères oubliées, jusqu'au jour où l'une d'entre elles, rompant le silence, rejoignit les nôtres, révélant ainsi leur essence véritable.
Leur nom, que nul n'attribua par hasard, évoque la garde et la vigilance : les Sentinelles sont, par nature, guerrières et protectrices. Bien qu'humaines en apparence, elles brillent par des dons extraordinaires, contrastant fortement avec la norme des hommes. Leur faculté à se fondre dans l'ordinaire est telle qu'elles marchent parmi nous sans éveiller le moindre soupçon, assurant la veille avec une aisance presque divine.
Leurs aptitudes sont telles que nombreux furent les humains qui les crurent jadis sorcières ou créatures du démon : elles courent plus promptement que le vent, leurs réflexes égalent presque ceux des vampires et loups garous, leur vue embrasse ce que d'autres ignorent, et dans l'art du combat, elles surpassent bien des maîtres. Leur intuition, si fine et perçante, guida plus d'un groupe à l'abri de périls invisibles.
Aussi, dans les rangs du GSPH, elles tiennent position en tant que boucliers du cercle. Nulle ne saurait mieux qu'elles discerner la menace et protéger les leurs, qu'il s'agisse de frères d'armes ou de simples civils. Dans la tourmente d'une attaque impromptue, il est souvent dit que la Sentinelle est la dernière à tomber — si tant est qu'elle tombe.
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le voile obscure
FantastiqueNaiya est une jeune adolescente, tout juste sortie du collège, dont la vie va basculer du jour au lendemain, et ce, a cause d'un simple voyage avec des amis. Elle va devoir apprendre a se battre pour défendre les humains, inconscients du danger qui...
