« La vie n'est jamais reçue que par un cœur courageux. »
— Sénèque
19. Mâdar
Amara
Aujourd'hui, c'est ce jour. Ce jour sombre que j'ai redouté plus que tout, celui où ma vie basculera à jamais. J'ai tant cherché une issue, prié pour un signe, mais rien. Parce qu'à présent, je ne suis plus seule. J'ai deux êtres avec moi que je ne peux pas abandonner : Mâdar et Catalina. Et puis il y a aussi Rosa, toujours branchée à cette machine qui la maintient entre la vie et la mort. Si je fuis, que leur arriverait-il ? Je n'ai pas de réponse. Ou plutôt si... la pire. Celle que je n'ai même pas le courage d'imaginer. J'aimerais tant partir, m'en aller loin d'ici, loin de ce monde, loin de ce cauchemar sans fin. Mais j'ai compris qu'il n'existe pas d'échappatoire pour moi.
Je n'ai presque pas dormi. Toute la nuit, j'ai tourné dans mon lit, ruminé, cherché un moyen de contourner l'inévitable. À quoi bon, quand une armée d'hommes est prête à te tuer au moindre faux pas ? Alors j'ai fini par accepter ma sentence, parce que je ne peux plus me permettre de faire autrement. Ils me menacent avec ma grand-mère, avec ma famille. Ils tiennent entre leurs mains tout ce que j'ai de plus cher. Et moi, je me tais. Je m'incline devant la vie qu'ils m'imposent, une vie que je n'ai jamais voulue, qui ne m'a jamais effleuré l'esprit.
Mâdar, elle, croit qu'il s'agit d'un mariage d'amour. Elle s'imagine que j'ai disparu pour un homme dont je suis tombée éperdument amoureuse, qu'en quelque sorte je vis son rêve et celui de ma mère. Elle ne se doute pas une seconde que la réalité est d'une cruauté à glacer le sang. Si elle apprenait ce qu'il en est vraiment, si elle savait que sa petite-fille vit dans la peur et la douleur, son cœur se briserait. Alors, pour elle, je continue à jouer ce rôle absurde, ce rôle qui me mènera droit à ma perte. Mais je préfère encore ma perte à la sienne. À mon tour d'endosser une vie misérable, comme elle l'a fait avant moi, pour ceux qu'elle aimait. C'est mon héritage, ma malédiction, ma promesse.
Et puis, il y a ma mère. Elle est censée arriver aujourd'hui, avec Tía Esmeralda. Ce sont les seules que j'ai pu inviter. Parce que, comme tout le reste, la liste de mes invités est sous contrôle : prisonnière, elle aussi, des Rios.
Je ne sais pas comment va se passer cette rencontre avec ma mère. Rien qu'y penser me donne la nausée. C'est l'un des moments que je redoute le plus aujourd'hui. Ma mère... celle qui m'a toujours méprisée, rabaissée, effacée. Celle qui n'a jamais su être là, jamais su m'aimer. Elle a toujours préféré détourner le regard plutôt que d'affronter la fille qu'elle avait mise au monde. Alors je me demande : cette fois, verra-t-elle la souffrance dans mes yeux ? Sentira-t-elle, ne serait-ce qu'une seconde, la peur qui me dévore ? Ou feindra-t-elle encore, comme toujours, l'indifférence ?
— Amara ? Que fais-tu réveillée ? Il est encore très tôt. Tu veux avoir des cernes sous les yeux en ce jour si important ?
La voix douce et un peu tremblante de Mâdar me tire de mes pensées. Je tourne la tête vers le lit : elle est à moitié éveillée, les cheveux en bataille, les paupières lourdes. Sa présence seule suffit à calmer un peu la tempête dans ma poitrine.
— Je suis un peu stressée, dis-je simplement, dans un souffle.
— Et c'est ce paysage, tout gris et morne, qui est censé te détendre ?
Je me tourne vers la grande baie vitrée. Dehors, le ciel est d'un gris pâle, et une fine brume recouvre le jardin du manoir. Les roses, déjà fatiguées par l'automne, ploient la tête, leurs pétales ternis par le froid. Tout paraît si calme, si immobile... alors que, dans quelques heures, tout ce calme s'effondrera.
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AMARA
RomanceAmara, étudiante en psychologie, tente de survivre à une vie fragmentée entre les silences lourds de sa mère, les démons de son passé et ses propres fêlures. À Brownsville, au Texas, où l'ombre de l'illégal plane en silence, tout semble figé dans un...
