26. Fissure

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« L'homme est la mesure de toutes choses. »
— Protagoras








26. Fissure








Amara







La sensation de l'herbe humide sous mes pieds nus chatouille tout mon être, mais ce qui me fait vraiment frissonner et sourire, c'est surtout le regard rempli d'amour de Mâdar posé sur moi.

Elle me sourit de ses petites lèvres ridées, un sourire qui se reflète jusque dans ses yeux gris en amande.

Azizam, m'appelle-t-elle en me montrant les nombreuses tulipes dans le champ où nous nous trouvons.

Mon cœur déborde aussitôt de joie et d'excitation à la vue de mes fleurs préférées. Elles sont là, par centaines, dans toutes les couleurs. Pendant une seconde, je me revois petite fille, émerveillée devant tant de beauté.

À l'horizon, le soleil teinte le ciel d'un orange vif mêlé de rouge, annonçant doucement son coucher. Tout dans ce décor m'apaise, surtout la chaleur enveloppante du Texas.

Puis la nuit tombe d'un coup sur ma tête. Et avec elle, la pluie.

Mâdar n'est plus là.

À sa place, il y a cet homme masqué. Son regard sombre. Son sourire malveillant. Ses mains sur moi.

Je me débats en le suppliant de me lâcher, mais déjà ses doigts se baladent sur mon corps sans que je puisse l'en empêcher. Mes larmes ruissellent sur mes joues et disparaissent à cette pluie étouffante.

Moi qui aime la pluie, là, elle me noie. Elle m'empêche de remonter à la surface pour respirer.

J'ai mal.

J'ai peur.

Je hurle, mais personne ne m'entend. Le monde entier semble sourd à ma souffrance. Je ne suis qu'une épine de plus pour eux, alors on me laisse seule avec mon bourreau.

C'est un cauchemar, je me répète.

Je sais que c'est un cauchemar. Il faut juste que j'ouvre les yeux.

Mais mon corps refuse de m'obéir et se laisse sombrer encore plus profondément dans cette horreur. Je suis prisonnière.

Alors que je pense ne jamais sortir de ce gouffre, une odeur boisée atteint mes narines. Elle me calme instantanément.

Des doigts se posent contre mon visage et une voix grave me confirme que ce n'est qu'un cauchemar.

Rassurée, j'essaie d'ouvrir les yeux. Je ne distingue d'abord rien d'autre que le noir. Pourtant, je sens tout. Son odeur, d'abord, boisée, familière. Son souffle régulier, contre ma peau. Puis, sa peau chaude et ferme. Et sa présence, partout, celle qui occupe l'air autour de moi. Je sens avec tout mon être, dans chaque parcelle de moi, dans tous les sens possibles du verbe sentir.

Je me laisse guider par cette voix grave, rassurante malgré elle.

Puis je distingue enfin une paire d'yeux bleu foncé qui me rappellent l'océan. La tête penchée vers mon visage, il presse doucement mes joues entre ses doigts dans l'espoir d'obtenir une réaction de ma part.

Ma respiration reste saccadée. L'air peine à entrer dans mes poumons et aucun son ne parvient à sortir de ma gorge, à part les sanglots qui s'échappent par à-coups.

— Amara, calme-toi, c'est qu'un cauchemar.

Sa voix rauque, basse, comme un souffle à peine retenu, traverse le brouillard dans ma tête et fissure quelque chose en moi. Elle perce ma carapace sans violence jusqu'à atteindre mon cerveau encore englué dans la panique. Et lentement, l'évidence s'impose : ce n'était qu'un cauchemar. Rien d'autre.

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