Chapitre 11

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Falkas était accoudé à la grande fenêtre du bureau de Borl Darakos, Gouverneur de la cité. La vue portait loin, jusqu'aux forêts d'Elthan à l'est et l'océan au nord. Perdu dans ses pensées, le Mémoire n'écoutait que distraitement le rapport de l'homme derrière lui.

- Falkas ?

Le vieil homme sortit de sa rêverie.

- Excuse-moi, Borl, je n'ai pas la tête à cela. Trop d'événements improbables arrivent en si peu de temps ... Je ne peux pas les ignorer. D'abord, les Pertes majeures, puis l'attentat des Archives et maintenant la guerre. Quelqu'un ou quelque chose est lié à tout cela, et je compte bien le trouver.

Le vieil homme serra les poings malgré la douleur. Trop de personnes sont mortes par ma faute, car je n'ai pas su prévoir ce qui allait arriver. Je ne mérite plus d'être Mémoire de cette ville. Combien de ...

- Falkas, regarde-toi, l'interrompit Borl en posant une main amicale sur son épaule. Tu as surtout énormément besoin de repos. Tu es sans aucun doute le meilleur Mémoire de la ville depuis des siècles. Cesse donc ces pensées morbides, et buvons à l'espoir de jours meilleurs.

Il sortit une bouteille et deux verres d'un tiroir puis servit à boire. À regret, Falkas prit le verre que lui offrait Borl et trinqua.

Il se retourna, fixant son ami qui le regardait d'un air chagriné.

- Il est bientôt l'heure n'est-ce pas ?

Le gouverneur consulta la bougie allumée sur son bureau, qui avait presque atteint le premier clou. Encore quelques instants et le bout de métal serait libéré de la cire fondue et tomberait dans la coupole dorée en dessous.

- Il est temps, en effet. Vas-y, courage.

Falkas soupira et s'avança vers l'immense balcon qui dominait la grande place noire de monde. Le Mémoire vit les mères éplorées, les pères effondrés, les frères et sœurs inconsolables. Le bilan de la catastrophe était très lourd. En plus des étudiants et des professeurs, de nombreuses personnes se trouvaient dans la Bibliothèque lors de l'explosion. Des érudits, des copistes et leurs apprentis, des artistes en tout genre, ou de simples visiteurs venus admirer la salle. Le vieil homme soupira en parcourant la foule des yeux. Nombreux étaient ceux qui étaient venus en quête de réponses, ou tout simplement de réconfort. Son cœur se serra à cette vision, et il s'approcha, de manière à ce que chacun puisse l'entendre. Quand il se mit à parler, la gorge nouée par l'émotion, un silence de pierre régnait sur l'assemblée.

- Nos souvenirs nous définissent. Chaque être humain est forgé par les expériences et le savoir. Il est de notre devoir de les conserver, afin de les transmettre aux générations futures. Aujourd'hui, nous ne pleurons pas seulement la disparition d'êtres aimés. Nous pleurons aussi les souvenirs disparus avec eux. Notre Créateur, Myr, a judicieusement choisi de nous priver par moments de notre mémoire afin que nous nous rendions compte de son importance. Aussi, ne nous apitoyons pas sur le sort de ceux qui nous ont quittés. Malgré le deuil, efforçons-nous de préserver le savoir et la connaissance. Car nous devons nous souvenir. Et nous nous souviendrons.

La foule reprit la phrase rituelle en chœur :

- Et nous nous souviendrons.

Falkas reprit d'une voix plus ferme :

- L'attentat des Archives est un crime ignoble et infâme. Hier, quelqu'un a détruit plus qu'une salle. Hier, quelqu'un a détruit la Grande Bibliothèque. Hier, quelqu'un nous a privés à jamais d'un savoir inestimable. Cet acte barbare sera châtié avec la plus grande sévérité, et sans aucune once de pitié.

Falkas ménagea une pause, observant tous les regards tournés vers lui, suspendus à ses lèvres, puis reprit :

- Le coupable devra passer devant le regard de Myr.

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