Je cours. Cours toujours plus loin. Mes pieds nus à vif me font un mal de chien, mais je continue à fouler le sol rocailleux. Je continue encore et toujours à courir. Surtout ne pas m'arrêter. Les branches fouettent mon visage déjà meurtri. Seul le bruit de mon souffle haletant résonne dans l'obscurité.
Des ombres bruissent dans les arbres, renforçant ma peur, me poussant à ne pas faiblir. J'ai l'impression que mon cœur va sortir de ma poitrine, mes poumons sont en feu et mes jambes aussi lourdes que du plomb. Je n'ai jamais autant souffert de toute mon existence. Ni autant été terrifié.
Mon corps entier me crie grâce. Mais je poursuis ma course à travers les arbres, suant à grosses gouttes malgré l'atmosphère glaciale de cette nuit du mois de décembre. Des morceaux de mon t-shirt blanc en lambeaux s'accrochent aux buissons sur mon passage.
Je poursuis ma course éperdue à travers la forêt, mes cheveux blancs ébouriffés dégoulinant de sueur se collant à mes tempes.
Je jette un coup derrière moi, mes immenses yeux bleus emplis de terreur, une longue balafre barrant ma joue gauche.
Je trébuche et m'effondre au sol dans un cri, serrant mon membre cassé contre moi.
Un hurlement retentit alors dans la nuit, me glaçant le sang. L'obscurité se referme sur moi.
Je me redresse tant bien que mal, m'appuyant sur mes mains ensanglantées. Le sang perle le long de mes doigts fins et se perd dans la mousse recouvrant le sol.
Je reprends vite ma course folle, tremblant de tous mes membres, luttant pour ne pas me retourner. Je ne ressens plus la douleur, seulement cette immense terreur qui éclipse tout le reste et me pousse à avancer.
J'entends des bruits se rapprocher derrière moi. Mon cœur s'emballe. J'imagine une main se tendre dans le noir pour me saisir. Je retiens mes cris de frayeur et accélère l'allure, slalomant entre les arbres et les troncs, prenant le risque d tomber à nouveau pour ne jamais me relever.
Ma vision se brouille sous les larmes s'échappant de mes yeux. Je sens mes forces m'abandonner peu à peu, mes jambes luttant pour me porter encore un peu plus, juste un peu plus loin ...
Je ralentis alors et mon esprit se met à divaguer. Tout avait basculé si brusquement. Je me retrouvais seul, perdu, sans aucun espoir. A quoi bon continuer ? Je courrais depuis des heures sans réel but, ou peut-être seulement quelques minutes, je ne sais plus. Je n'ai plus aucune notion du temps ni de ce qui m'entoure.
Tout mon monde vient de s'écrouler. J'ai tout perdu, je n'ai aucun endroit où me réfugier, ni même personne vers qui me tournait. Après tout, j'ai été seul toute ma vie. Le caillou dans la chaussure, la personne indésirable, celui que personne ne veut, le boulet, le faible incapable de faire ce qu'on lui demande, un moins que rien.
Je n'ai plus rien.
Je me laisse tomber à genoux, les larmes ruisselant sur mon visage. Mon souffle court s'exhale en volutes blancs dans la nuit, qui referme son bras glacial sur moi. Mes membres engourdis me tiraillent. Tout n'est plus que douleur. Pourtant j'ai l'habitude de souffrir, ma vie n'a été que souffrance depuis ma naissance. Mais aujourd'hui, cette sensation me parait insurmontable. A quoi bon continuer de lutter?
J'ai l'impression d'avoir un trou béant dans la poitrine que rien ni personne ne pourra jamais combler. Mon membre cassé me fait terriblement souffrir, je sens le sang pulser dans mes veines. Ma joue me brûle, tout comme mes pieds à vif.
Je tourne mes yeux brillants vers le ciel nocturne, emplis de milliards d'étoiles. Je me sentais aspiré par cette immensité, me sentait perdre pied. Est-ce que j'ai ma place quelque part dans l'univers? Ou étais-je depuis le début destiné à finir ainsi? Une erreur de la nature?
Je m'affaisse dans l'herbe, le regard perdu au loin, les cheveux éparpillés autour de moi. Pourquoi moi? Je n'avais rien demandé, je voulais juste vivre une vie paisible comme tout le monde. Qu'avais-je fait pour mériter ça?
Je n'avais pourtant pas le sentiment d'être une mauvaise personne. Pourquoi me reprocher d'être la personne que je suis, alors que je ne pouvais rien y faire? Je n'avais pas être comme ça, j'étais né ainsi.
