3- Deux cauchemars pour une nuit

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Pierre se réveilla en sursaut. Il s'assit sur son lit et se frotta énergétiquement le visage. Il était plein de sueur, il sentait son cœur qui battait encore plus vite que sa respiration ne l'était. Il regarda à côté de lui la place toujours vide dans son lit et attrapa un cousin pour y étouffer son cri de détresse. C'était la règle, il avait le droit de souffrir, mais sans impacter Milo et donc sans le réveiller. Il se leva lentement, ses jambes tremblaient et il dut s'appuyer sur le mur pour ne pas tomber. Des larmes coulèrent sur ses joues alors qu'il repensait à son cauchemar, sa bouche s'ouvrit en grand comme pour hurler son désespoir, mais aucun son ne sortit et sa main agrippa son t-shirt au niveau de son cœur, crispant chaque phalange contre le tissu. Il avait envie de hurler au monde entier que rien n'allait, hurler qu'il fallait arrêter de continuer à vivre comme si tout était normal, il avait envie de leur hurler que l'homme qu'il aimait risquait sa vie pour eux et qu'il ne pouvait rien faire pour l'aider, leur hurler que Benjamin était quelque part, seul, que personne ne l'aidait, hurler que le monde était vraiment injuste. Il avait envie de hurler sa peine, comme si quelqu'un allait le prendre par le bras, lui dire de ne pas s'inquiéter ainsi, quelqu'un qui allait chercher et lui ramener son Benjamin sain et sauf, dans le même état que lorsqu'il l'avait quitté, et qu'ils allaient pouvoir vivre une vie normal comme si cette parenthèse avait été une erreur de programmation de l'univers. Sauf que Pierre était un adulte, il savait que rien de toute cela n'allait arriver, et il savait aussi pertinemment qu'il ne devait pas se laisser encore plus détruire par le simple cauchemar qu'il avait fait. Mais malgré lui, il y repensa, il revit Milo, soufflant les bougies de ses 10 ans avec un grand sourire. Il se souvenait parfaitement lui avoir dit, ému, que Benjamin serait fier du grand garçon qu'il devenait. L'air de Milo avait tout de suite changé, et avec un rictus moqueur, son fils lui avait craché au visage des mots que Pierre n'arrivait pas à oublier à son réveil :

"Arrête Papa, tu me fais pitié! Arrête de me parler d'un type qu'est soi-disant mon père, qu'est soi-disant parti pour nous sauver et qui va soi-disant revenir! Je m'en souviens pas de lui, et s'il était vraiment mon père il serait là il serait pas partir depuis presque sept ans! Alors arrête Papa de parler de lui comme si c'était la première merveille du monde alors qu'il nous a abandonné comme un lâche, arrête de croire qu'il va revenir sérieux, c'est à toi de grandir là! Ou il nous a abandonné ou il est mort ton Benjamin, fais pas comme si t'en avais pas conscience et s'il te plaît passe à autre chose c'est désespérant Papa!"

Le cœur de Pierre était pétrifié par cette vision, par l'éventualité que Benjamin ne revienne jamais, par l'éventualité que Benjamin les abandonne, par l'éventualité que Benjamin ne meurt sans que jamais il ne le sache, et par l'éventualité que son fils pense tout cela. Il n'en pouvait plus, de jouer l'homme rassurant, qui s'occupe parfaitement de son fils, qui attend patiemment son homme avec la certitude qu'il reviendra bientôt alors qu'il n'avait plus aucune idée de ce que pouvait être en train de vivre son Benjamin. Il en avait marre de ne plus réussir à dormir sans médicament censé remplacer les bras rassurants de son amant disparu, et de ne faire qu'enchaîner les cauchemars quand enfin il dormait. Pierre souffla longuement, la main encore plaquée contre son cœur qu'il sentait toujours battre fort, et il se redressa, décidant d'aller prendre une douche pour se débarrasser de son mauvais rêve et de ses pensées.

Pierre ouvrit la porte de sa chambre et sursauta, la main de nouveau sur son cœur, quand il perçut la silhouette d'un petit être devant lui, qui avait également sursauté. Pierre regarda son fils sans rien dire, il dévisagea son doux visage fatigué, ses petits yeux cernés et sa moue endormie qu'il trouvait adorable, et il essayait le plus possible de n'avoir plus en tête que ce Milo là, le vrai, et pas celui de son cauchemar. Milo tenait contre son cœur un ours en peluche qui faisait bien la taille de son torse et regardait son père comme attendant que celui-ci ne parle. C'est d'ailleurs ce qu'il fit après quelques instants d'incompréhension, en s'abaissant à sa hauteur :

"Milo mon loup, qu'est-ce que tu fais là à cette heure?

- Je suis là comme toi Papa.

- Comme moi? répéta Pierre interrogatif, peu convaincu que son fils n'ait pu vivre la même angoisse que lui dans son rêve.

- J'ai fait un cauchemar Papa zarrive pas à dormir, expliqua Milo en frottant son œil d'une main tenant toujours sa peluche.

- Comme moi alors, confirma finalement Pierre en hochant la tête, un petit sourire malgré tout sur ses lèvres. Viens me raconter ce méchant cauchemar qui embête mon vaillant loup!"

Pierre prit la main de son fils, et ils allèrent se recoucher ensemble dans le lit de Pierre, Milo couché sur le torse de son père lui-même adossé à la tête de lit. Pierre passa une main dans les beaux cheveux de son fils avant de lui demander de lui raconter son mauvais rêve :

"Dans mon rêve je me réveillais un matin, et pis on mangeait à la table mais à la table il y avait la photo sauf que dans mon rêve bah je savais plus qui c'était dessus, je le connaissais pas, zarrivais pas à reconnaître le visage du monsieur qui me portait juste à côte de toi sur la photo tu sais sur la table."

Pierre se demandait comment son cœur tenait face à une nuit pareille. Pourtant, son fils en rajouta une couche.

"Mais moi Papa ze veux pas l'oublier, parce que toi tu as l'air plein de sourires quand tu parles de lui et moi je pense que mon deuxième Papa c'est un aussi gentil que toi donc ze le veux."

Pierre caressa doucement le dos de son fils alors qu'il le rassurait, lui assurant qu'il ne l'oublierait pas, que lui-même continuerait à lui parler de lui pour éviter ça jusqu'à ce que Benjamin revienne le plus tôt possible. Et Milo semblait s'apaiser dans ses bras, ses paupières battant de plus en plus alors qu'il essayait de rester éveillé. Pierre l'envia de réussir à se rendormir aussi vite alors que lui ne pouvait s'empêcher de trouver la coïncidence perturbante, que son fils et lui se retrouvent, en pleine nuit, après un cauchemar concernant Benjamin, ça avait le don de le déstabiliser. Il lui caressa une dernière fois les cheveux, avant de le faire basculer sur le côté pour qu'il soit mieux installé.

"Attends Papa, ze peux pas dormir sans Joseph!"

Pierre attrapa la peluche de l'autre côté du lit en souriant, et la lui tendit. Milo la blottit contre son torse alors qu'il se recroquevillait en boule sous la couette. Et avant de s'endormir, il glissa d'une voix basse et douce :

"Comme ça j'ai l'impression que Papa est là."

VERRECROCE - Il revient quand?Où les histoires vivent. Découvrez maintenant