La demeure des Klein

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Leila avait atterri dans un environnement inconnu, qu'on ne pouvait qu'imaginer avant d'y pénétrer. Dans cette demeure, tout n'était que luxe, calme et volupté. Ce vers de Baudelaire avait inspiré unetoile à Matisse. Les œuvres exposées avec insouciance dans la bâtisse auraient été à leur place dans des musées. Elles avaient été léguées par les défunts grands-parents maternels, Bernard et Colette Wittmann. Le père Klein avait conçu l'habitation de manière astucieuse : la façade visible depuis la rue ne laissait rien deviner des trésors cachés dans cette bâtisse. Elle ne tenterait aucun voleur, qui traquaient les signes ostentatoires d'aisance matérielle.

Les murs de la chambre de Nine étaient couverts d'une peinture Ferrow&Bowl orange vive.L'étudiante admirait Stanley Kubrick. Son long-métrage favori était Orange Mécanique. La couleurorange représentait l'extravagance, la vitalité, la chaleur, l'énergie. Elle inspirait de la joie, boostait lacréativité, favorisait la communication, l'optimisme, et procurait un sentiment de sécurité. Demanière inconsciente. Les teintes orangées rappelaient l'agrume, l'automne – saison de prédilectionde Nine –, les feuilles mortes qui jonchaient le sol périssien, les citrouilles d'Halloween, la chairjuteuse et parfumée du melon, de la mangue, et de la mandarine – riche en vitamine C. En pénétrantdans la chambre de la jeune femme, on entrait dans une nature morte de Sauzanne. Il se trouvait, ensus, que l'orange représentait, dans l'hindouisme, la combustion purificatrice du corps, la libérationpar les flammes.

Sur les murs, la décoration était éclectique. On trouvait accrochés, pêle-mêle :

- un portrait de la femme du peintre Odilon Rodon. Ce tableau, qui faisait face au lit de Nine,avait ceci de particulier qu'il reflétait l'état d'esprit de son observateur. On attribuait au visageune expression en fonction de sa propre interprétation : untel lui trouverait l'air pensif etsoucieux, untel la trouverait plutôt sereine et calme. Son pendant était exposé à Ersay.

- des affiches de films (Et Dieu créa la femme, qui avait révélé Brigitte Bordeaux ; Certainsl'aiment chaud, avec Marilyn ManRay ; Shining, Casablanca, et A Bout de Souffle)

- des vinyles de jazz et de rock : Armstrong, Fitzgerald, Moody Blues, Duke Ellington, Miles Davis, les Rolling Stones

- un pastel d'Elisabeth Vigée-Le Roux, qui avait réalisé un portrait de la marquise de Pompadour,maîtresse de Louis XV.

Le mobilier de la chambre et du dressing de l'étudiante était de style Louis XIV. Elle comptait une commode et une table de chevet en marqueterie Boulle, une coiffeuse à miroir rond en marqueterie, un fauteuil baroque bas, en satin jaune, aux pieds courbés, une bibliothèque en bois de palissandre, aux détails incrustés, colorés à la feuille d'or. Les accessoires étaient résolument modernes : un tapis en laine noire, plat et épais ; un plaid doux en cachemire violet. Son ordinateur fixe, un Mac, était également violet. Son lit contenait un matelas Hypnia Bien être suprême.

La chambre de Corto avait été peinte dans un vert amande, tendre (Ferrow & Bowl).

Longtemps restée secondaire, cette couleur revêtait jusqu'au XIXe siècle une connotation négative. Jusque là, elle était absente de l'art de peindre et de la teinture. Le vert était symboliquement lié àl'idée d'éphémère, d'instabilité, pour des raisons matérielles ; les pigments employés pour créer lacouleur verte étaient instables, dangereux, toxiques et coûteux. Des raisons religieuses : le mélange des couleurs était interdit par la Bible – la couleur verte, résultant de la fusion entre le jaune et le bleu, fut honnie – . Plusieurs héros des pièces de Malière, vêtus de vert, mouraient : Argan,Sganarelle, M. Jourdain. Des chevaliers de légendes tels que Tristan dans Tristan et Iseult, ou dans lalégende arthurienne, portaient du vert ; ils étaient perfides. Enfin, il y avait Judas, habillé en jaune eten vert. Cela scella le sort de la couleur verte, qui fut associée au malin, au Diable. Ainsi, Colbart,qui était superstitieux, associa le vert à la malchance. Il alla jusqu'à faire couler des bateaux dont lacoque était verdâtre.

La seule exception notable fut le conte du vaillant Chevalier au bouclier vert.

Cette perception changea au XIXe siècle, en raison du retour de l'homme à la Nature. Le vert futassocié à des valeurs positives : santé, joie, renouveau, confiance, amour, jeunesse. Ces associationsperdurèrent jusqu'à nos jours.

Le vert suscitait chez Antoine un sentiment ambivalent : il trouvait cette couleur à la foisrafraîchissante, revivifiante, et apaisante.

Dans sa chambre, suspendus aux murs selon un forme rectangulaire imaginaire, on trouvait :

- des photographies de Doiseau, qui avait capturé des scènes de la vie périssienne ; desphotographies de Carpa, le fameux photographe-reporter de guerre ; des nus de Applethorpe.

- face au lit d'Antoine se dressait un Dali, qui représentait de manière surréaliste des horlogescoulant sous la chaleur.

- un poster de Jules Morrison, dont Antoine était fan

Une statuette de faune par Cauctot trônait sur le bureau d'Antoine. Un pan entier de mur était couvertde graffitis street-art. Antoine était friand de design récent. L'intégralité des meubles de sa chambreprovenait de chez Starck, le mobilier était en résine transparente : bureau, chaise, table de nuit,bibliothèque, lit. Le matelas était un Emma Hybride premium. Un tapis beige, doux, épais etmoelleux, reposait au sol. Les salles d'eau et wc du 1er étage étaient identiques, en marbre de carrareveiné de jaune.

Le reste de la demeure n'était pas en reste. La cuisiné était entièrement équipée par La Cornue. Elle disposait de deux plans de travail en marbre noir, d'une hotte destinée à un usage professionnel – on la retrouvait dans les cuisines des restaurants étoilés – , d'une plaque électrique, d'une plaque decuisson au gaz, d'une jardinière à herbes conçue comme un potager rétro-éclairé, dans un meuble accolé au frigidaire américain. Il y avait 2 lave-vaisselles Miele, un robot multifonctions hors deprix.

La vaisselle et les couverts provenaient de chez Baccarat, Lalique, St Louis pour les verres en cristal et les assiettes. De Beauformain et Hermès pour les couverts. Le service à thé avait été déniché à la Manufacture nationale de Sâvres. Les nappes, serviettes et autres tissus étaient fournis par Dior Maison.

Dans l'entrée, sur la console de style Art déco, deux vases en cristal rouge accueillaient des bouquets de fleurs éternelles achetées chez Lachaume.

Au 2e étage, la suite de M. Klein n'avait rien à envier. Peinte en bleu ciel, la chambre ne contenait presque aucune trace de présence féminine. On n'en trouvait que dans le dressing attenant et dans la salle d'eau. Sa femme Eliane l'avait décorée. Les murs étaient couverts d'une mosaïque rose saumon,et le sol, de terrazzo aux éclats de carreaux rose pâle, ballerine, bleu marine et Klein, de fragments de couleur pastel jaune, vert et orange. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, il ressortait de ce mélange une certaine harmonie.

On trouvait, posé sur le lit, un plaid en mohair bleu layette. Paul avait choisi un lit à eau, pour soulager ses maux dorsaux. Les autres accessoires étaient globalement beiges. La pièce était meublée d'un mobilier sélectionné avec soin par le maître de maison : une table tulipe en marbre de Saarinen, deux chaises Knoll, un bureau en bois de noyer Jean Prouvé, au plateau revêtu de cuir bleu marine, une chaise Le Corbusier, et un fauteuil au motif Toile de Jouy de Christian Liaigre. Le tapis bleu pastel, confortable et épais, invitait à s'y promener pieds nus. Le style de la chambre pouvait être qualifié de sobre.

Des diffuseurs de parfums étaient disposés aux quatre coins de la demeure. Une odeur caractéristique de chrysanthème embaumait en permanence l'air.

La lumière dans l'ombreOù les histoires vivent. Découvrez maintenant