Dimitris

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Finalement, c'est un Antoine survolté qui rejoignit Dimitris chez lui, dans le 7e. Dimitris et Antoine avaient fini par se rabibocher. Antoine avait fait l'effort de s'excuser pour son comportement, et était revenu au basket, en dépit de sa santé physique dégradée. Dimitris lui avait pardonné. Il se faisait du souci pour lui. Dimitris Papakis son meilleur ami, était influenceur sur Stargram. Il était connu pour le personnage extravagant qu'il s'était créé : une imitation d'un rappeur, à la voix nasillarde, accro à la beuh, aux femmes, et aux Pokemon.

Il avait fait le buzz avec un freestyle. La sauce avait pris par surprise. Il avait lâché sa vidéo sur YoungTube, un samedi soir. Il avait mis son téléphone en mode avion et fermé le clapet de son ordinateur avant d'aller se coucher. A son réveil, c'était la folie. Sa parodie avait été partagée par des milliers d'internautes, puis reprise par de vrais rappeurs. Par effet boule de neige, il atteignit le million de vues en une semaine. Depuis, il surfait sur sa notoriété. Dimitris avait même poussé jusqu'à sortir un album, qui rencontra du succès. La suite logique fut une tournée, la création et vente de merchandising pour la thune. Par chance, Antoine lui avait suggéré de porter des lunettes et un bob pour garder son identité secrète. Il eut le bon sens d'écouter le sage conseil de son ami.

Le jeune homme de 20 ans n'aurait pas eu autant de succès avec son vrai visage. Sous le pseudonyme de Tommaso se cachait un Dimitris au physique quelconque. C'était un brun d'1m68, pas musclé, le sourcil gauche barré d'une cicatrice qu'il s'était faite en tombant sur le coin de son bureau à l'âge de 10 ans. Son arcade sourcillère pissait le sang, il avait failli tourner de l'oeil. Heureusement, il y avait eu plus de peur que de mal. Il en resta quitte pour quelques points.

Ayant quelques contacts dans le milieu grâce à son personnage de Tommaso, il essayait de convaincre Antoine de faire du mannequinat. Il avait le physique pour. Pas la taille, c'était un détail. Ce qui comptait le plus, c'était qu'Antoine avait une présence forte. Antoine s'obstinait à refuser. Il n'aimait pas le postulat de base du mannequinat : être un cintre vivant qui défilait sur des podiums. En plus, il ne voulait pas avoir à contrôler constamment son poids, la nourriture qu'il mangeait.

Bref, développer des troubles du comportement alimentaire, devenir anorexique, boulimique ou autre. Ça ne l'attirait pas du tout. Devenir esclave de son apparence ? Non, merci. Devenir célèbre et connu, suivi par des filles en chaleur ? Il avait déjà bien assez à faire comme ça, en étant un illustre inconnu. Perdre sa liberté, avoir un emploi du temps de dingue dicté par les défilés, les Fashion-Week ? Sans lui. Dimitris avait cessé de le tanner pour l'instant.

Une autre raison pour laquelle Antoine ne voulait pas devenir mannequin : il souhaitait rester près de Périsse. Cette ville lui rappelait les souvenirs d'une enfance joyeuse. Ceux avec sa mère.

Dimitris et Antoine s'étaient rencontrés en soirée, au Titty Twister. Ils s'étaient liés d'amitié au bar. Antoine avait interpellé le barman, donné sa commande. Dimitris avait été interloqué : qui était ce type qui avait demandé la même chose que lui ? Il venait de débarquer. Avec le bruit ambiant, il n'avait pas pu entendre ce qu'il lui avait glissé plus tôt à l'oreille. Le jeune homme en avait déduit que cette personne avait des goûts identiques aux siens. On ne rencontrait pas à tous les coins de rues des personnes qui nous ressemblaient, alors Dimitris lui donna un coup de coude et entama la discussion.

- Hé mec, c'est moi qui ai inventé ce cocktail.

- Arrête, ça fait 5 ans que j'en bois, j'en ai eu l'idée dans ma cuisine.

- Mais non, jure.

- Je t'assure.

- Tu t'appelles comment ?

- Antoine et toi ?

- Dimitris.

Dimitris précisa :

- Dans le doute et pour clarifier les choses, c'est pas un plan drague.

- Ah mais t'inquiète pas, j'avais pas d'arrières-pensées.

La mixture qui scella le début de leur amitié fut déposée par le barman devant Antoine :

- Santé !

- A la tienne.

Dans le fond, Dimitris Papakis était un peu déçu. Antoine avait refroidit ses ardeurs.

La fameuse boisson se composait de vodka-pomme-schweppes agrumes. Avec des fraises Tagada au fond, en guise de cerises sur le gâteau. Ou plutôt, au fond du verre.

Antoine passait du temps avec Dimitris parce qu'il était chill. Il prenait la vie comme elle venait. Il écoutait du rap, du hip-hop, de la pop. Tommaso lui passait des exclus, refaisait la culture musicale d'Antoine, trop old-school à son goût. Parfois, Antoine réfléchissait trop. Il était pessimiste de nature. Antoine et Dimitris étaient assis à la table d'un restaurant, l'un face à l'autre. Ils scrollaient leur écran de téléphone. Un post sur le fil du Décourageur avait capté l'attention d'Antoine, qui fit défiler les slides, avant de tendre son Iphone à Dimitris.

Sur la première, un couple était dos à dos, chacun regardant leur portable. Ils avaient une pensée commune, sans pour autant la communiquer à leur partenaire : j'ai juste envie d'être caliné.e. Sur la 2e, deux jeunes femmes, appareil à la main, attendaient l'une comme l'autre d'être contactée en premier, après leur rendez-vous. Sur la suivante, des passants de tous âges marchaient dans la rue, en méditant : tout le monde pense que je suis bizarre. Sur la 4e, la femme d'un couple en apparence heureux de promener leur enfant dans un landau, échangeait un regard avec une autre d'un groupe de célibataires pimpantes du même âge, en train de se prendre en photo. Elles se faisaient la réflexion : j'envie leur vie.

Sur la 5e, plusieurs badauds laissaient tomber un déchet au sol, en supposant : un déchet de plus ne changera rien. Sur la 6e, des personnes observaient des affiches, en présumant : mon vote ne changera rien. Sur la dernière, un homme se noyait. Personne ne prit la peine de la secourir, croyant que les autres allaient l'aider.

- C'est atroce, commenta Dimitris.

- C'est l'effet de masse, rétorqua Antoine.

- T'as vu la dernière vidéo d'Emrata ?– un sublime mannequin –

- Non, vas-y, balance.

Ce post reflétait la mentalité qui régnait dans la société. Leurs réactions également.

Ils finirent leurs plats tout en matant son cul qui se trémoussait lors du défilé Victoria's Private.

...

Les soupçons d'Antoine envers Leila s'étaient éteints. Il en était venu à la conclusion que l'hypothèse de l'espionnage pouvait être exclue par l'état dans lequel sa sœur était lorsqu'elle avait surpris la conversation. Elle était encore malade, peut être était-ce un délire issu du fruit de son imagination. La santé mentale de sa sœur était vacillante. C'était trop tiré par les cheveux. Il avait vu à quel point Leila s'était investie dans le soin de sa sœur. L'inquiétude qui grevait son visage ne pouvait être feinte. A moins qu'elle soit une actrice hors-pair, auquel cas elle méritait un Oscar. Ce n'était pas de la dévotion, Leila avait développé une grande affection envers eux. Elle était du genre à s'investir émotionnellement à 100%, de ce qu'il avait observé.

La lumière dans l'ombreOù les histoires vivent. Découvrez maintenant