Chapitre 22

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*Matys*

Je me sens étrangement bien, lové contre Kim. Depuis des années, seul le tatouage me passionne, mais la solitude a fini par me peser. C'est d'ailleurs pour ça que j'ai choisi Dead Heart comme nom d'artiste. Mon cœur était mort. Pourtant, ici, dans ce lit, aux côtés de cette femme magnifique, une étincelle s'est ravivée.

Avant même de savoir qui elle était, avant qu'elle ne me sauve à deux reprises, Kimiko a tout bouleversé. Ce qui est nouveau, c'est ce que je ressens pour elle. J'ai beau avoir été en couple, je n'ai jamais éprouvé de véritables sentiments pour les autres. Aucune d'elles n'aurait pu me faire quitter une convention aussi cruciale pour mon avenir. Kim ne me voit pas comme le fils du PDG Jonson. Elle me voit pour ce que je suis.

Je sens ses larmes glisser sur mon bras, faisant frissonner ma peau. Elle se tourne vers moi et dépose un baiser tendre sur mes lèvres.

— Est-ce que tu peux me lire la lettre qu'il m'a écrite ? murmure-t-elle.

Je ferais n'importe quoi pour elle, alors j'acquiesce. Elle se redresse, essuie ses yeux puis sort une enveloppe de sa table de nuit. Elle me la tend et s'installe en face de moi.

J'ouvre le pli et en retire une feuille ainsi qu'un carnet vétérinaire. Je me sens soudain gêné et intrusif. Je n'ai rencontré Lucas que quelques fois et, si au début j'étais jaloux de sa relation avec Kim, j'ai vite compris que c'était un type bien. J'ai beau travailler avec des mutilés comme lui, je n'ai rien vu dans son comportement qui aurait pu m'alerter. Nos parties de Mortal Komba avaient été l'un de mes meilleurs moments dans cette maison. On avait ri, parlé de tout et de rien. Je m'étais senti intégré dans leur étrange famille.

— Vas-y, m'encourage-t-elle d'une voix éteinte.

La feuille tremble entre mes doigts. L'encre a bavé par endroits, comme si l'humidité ou des larmes avaient tenté d'en effacer les mots. Je prends une grande inspiration cherchant à ignorer la tension qui me tord les entrailles.

Je lève les yeux vers Kim, dont les mains sont serrées en poings sur ses genoux, comme si elle essayait de s'ancrer à la réalité, de ne pas vaciller sous le poids de ce moment.

C'est avec le ventre noué de m'immiscer dans les pensées d'un homme qui a mis fin à ses jours que j'entame la lecture :

« Ma petite souris,

Je voulais t'écrire ces quelques mots, pour que tu saches que je ne fais pas cela pour t'abandonner. Il est étrange de parler de moi alors que, dans ton présent, je ne suis plus là. Un peu avant mes quinze ans, les médecins m'ont diagnostiqué une tumeur au cerveau. »

Un frisson me parcourt l'échine. Je revois les couloirs aseptisés, l'odeur chimique des désinfectants qui brûle les narines, les lumières blafardes de l'hôpital. Ma mère allongée, trop faible pour parler. Son souffle court. Son regard voilé par la morphine. Jacques nous serrant Sunny et moi fort contre lui.

« J'ai dû arrêter mes études et j'ai passé deux années à faire des aller-retour à l'hôpital. Durant tout ce temps, j'étais cloitré chez moi. Adieu les sports et les filles. J'ai fini par m'intéresser à l'informatique et je suis devenu assez bon. Une fois totalement rétabli, j'ai décidé de rentrer dans l'armée pour mettre à leur service mes compétences. Je n'avais rien à perdre, dans tous les cas, les spécialistes étaient pessimistes sur mon état de santé. J'ai réussi tous leurs foutus tests et tu n'imagines pas ma joie quand j'ai appris que j'étais admis et que je pouvais faire mes classes.

J'avais oublié que cette merde était encore présente, à attendre la prochaine récidive. »

Je déglutis. Cette peur, cette épée de Damoclès qui plane, je la connais par cœur. Je l'ai vécue chaque jour en voyant ma mère dépérir sous mes yeux. J'entends encore le murmure rauque du médecin : Il n'y a plus rien à faire. Je me souviens du silence assourdissant qui avait suivi ces mots. Comme si la Terre entière s'était arrêtée. Malgré qu'elle avait refait sa vie, mon père s'était démené avec Jacques pour lui trouver les meilleurs praticiens du monde pour la sauver. Mais l'argent ne résout pas tous les problèmes.

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