Lettre n•15

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M. Charles Duval
à la 10ème compagnie du 90 ème territorial
à Magnac laval
Haute Vienne

Le 23 mars 1915

Mme Marie Duval
7 rue des Lilas
Reims

Ma douce femme,

Je sais pertinemment que tout cela vous inquiète, mais mes mots sont justes et vraies, je vais beaucoup mieux. Enfin, physiquement, ma blessure est soignée. Je ne ressens plus aucune douleur lorsque je m'appuie sur ma jambe. Cependant dû à ma longue absence sur le terrain, je vais devoir prendre plus de garde signifiant que je ne pourrais pas prendre le temps de vous écrire. J'espère qu'après cette reprise intensive, je pourrais réclamer une permission pour venir vous voir. Peut-être que nous pourrions organiser le mariage. Je l'espère fortement. Pour ce qui est due l'aspect moral, je dois l'avouer, cela est très dur. J'ai passer des jours et des jours à voir des personnes venir à l'infirmerie pour ne jamais en ressortir. J'ai passé des nuits à entendre des cris incessants. J'ai vu des gens qui ne ressemblaient plus à rien. J'ai vu tant de choses que je n'ose même plus fermer les yeux. Sinon, j'entends leurs cris, leurs pleurs, leurs supplices. Dans le pire des cas, je n'entends rien me rappelant l'absence de bruit suite à leur mort. Je me souviens de tout. Je n'arrive pas à croire que ma mémoire fonctionne aussi bien, je me rappelle qu'à l'époque, bien avant la guerre, j'oubliais tout. Je ne me rappelais jamais où je déposais mes clés, et là maintenant, ma mémoire me fait subir des nuits tourmentées pour me rappeler la chance que j'ai d'être en vie. Voilà ce dont je rêve ma tendre et chère, je rêve de rien et de tout. Lorsque je ne rêve pas, je dors avec mes angoisses et mes peurs. Elles me hantent jusqu'au bout de la nuit, me forçant à me réveiller plus fatigué que la veille. Tandis que lorsque je rêve, je me réveille en sueur avec mes mains crispées sur mon arme, le ventre serré par la peur. Je vous épargne mes pensées lors de ces moments, votre esprit si pure ne devrait pas savoir ce qu'il se passe lors de ces combats ou encore pire lors de mes cauchemars. Je tiens à vous rappeler que je vous aime de tout mon cœur au cas où il devait m'arriver quelque chose durant ces combats. Je tenais également à vous dire que je serais ravi d'entendre vos idées au sujet des rénovations de la maison. À nouveau, je ne sais pas quand je pourrais vous répondre, mais sachez que peu importe à quoi ressemble notre maison, le plus important c'est que vous soyez près de moi. Je l'avoue que le reste peu m'importe, je vous fais confiance. Cependant, je serais enchanté de les entendre pour pouvoir vous aider. Je me répète, mais si je prends trop de temps à répondre, sachez que votre choix sera forcément celui qui me procura de la satisfaction.

Avec amour et tendresse,
Votre Charles.

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