Lettre n•17

14 3 1
                                        

M. Charles Duval
à la 10ème compagnie du 90 ème territorial
à Magnac laval
Haute Vienne

Le 4 juin 1915

Mme Marie Duval
7 rue des Lilas
Reims

Ma Marie chérie,

Les mots me manquent tandis que les images sont ancrées à vie dans mon esprit. Je ne sais comment vous faire part de mes pensées sans vous effrayer, sans vous affecter. Ma tête me fait terriblement mal, je voudrais pouvoir effacer ma mémoire, mes souvenirs frémissants. Oublier ce que j'ai vu, oubliez ce que j'ai entendu, tout simplement oubliez. Malheureusement, cette chance n'est pas pour moi, la vie me force à revivre ses dernières heures en boucle, sans arrêt, sans pause, me rendant fou.
Je me rappelle du calme avant la tempête, de nos rires dans les tranchées lors de notre partie de belote, c'était un moment si agréable, si paisible, si prévisible. Pendant un instant, nous avons cru que nous avions le droit d'être heureux mais la réalité nous a très vite rattrapé.
Des bombardements ont eu lieu explosant tout sur leurs passages. La panique s'est installée dans notre camps, tout le monde s'est dépêché de se mettre à couvert. Nous devions patiemment attendre que le calme revienne pour que l'on puisse à nouveau sortir. Un nouveau soldat, jeune et terriblement angoissé d'être ici, est sorti de la cachette bien trop tôt. Le valeureux Jean a essayé de le retenir, de lui dire que c'était dangereux, qu'il devait attendre que les bombardements s'arrêtent. Mais le naïf petit soldat en n'a fait qu'à sa tête, son arme sur une épaule et la peur au ventre, il a quitté la cachette. Il a à peine fait un pas vers l'extérieur qu'il s'est retrouvé éjecté dans tous les sens. Je vous épargne les détails mais pour rappelle, une bombe explose tout sur son passage. Tout le monde était sous le choc, couvert du sang de notre camarde, nous n'arrivions plus à bouger. Cependant, en sortant, ce soldat à trahi notre position à l'ennemi. Les bombardements se sont déchaînés au-dessus de nous faisant trembler le sol, les murs et le plafond. Nous étions tellement perdu qu'aucun de nous à songé à fuir, alors sans plus attendre, le plafond s'est écroulé sur nous, nous ensevelissant sous la terre. Je ne sais qui est mon ange gardien mais je me dois de le remercier. J'ai survécu. Mais tant d'autres sont morts, tant d'autres ont perdus la vie à cause d'un manque de réaction de notre part à tous. Aucun des survivants méritent d'être en vie, je n'aurais jamais tenu jusqu'ici sans l'aide de Jean. Et pourtant, Dieu a décider que je devrais vivre et mon camarade mourir. Je n'ai pas pu le sauver, je n'ai pas pu l'aider. Je n'ai servi à rien. Un soldat m'a tirer de sous les décombres, couvert de terre mais sans aucunes blessures, je me suis mis à chercher Jean. Je n'arrivais pas à l'appeler comme si au fond de moi, je savais déjà. Je cherchais frénétiquement dans les tranchées détruites, la trace de mon ami. Des cadavres parsemés un peu de partout, mais il n'y avait pas Jean. Est-ce que Jean a existé ? Est-ce que je l'ai imaginé ?
Avançant toujours, c'est là que j'ai vu, un corps sans bras, gisant au sol dans une flaque de sang mélangé à la boue. Sans avoir besoin de regarder le visage de la personne, je savais que c'était Jean. Le héros de mon histoire, de celle de plusieurs soldats, mort sans que l'un de nous le protège. Pour ma part, je n'étais pas un héros, je ne le suis toujours pas alors pourquoi suis-je en vie et pas Jean ? Je ne suis personne, je suis juste Charles.
Je ne peux me décrire comme un camarade puisque je n'étais pas là pour lui.
Je ne peux me décrire comme un soldat puisque je ne sais pas me défendre.
Je ne peux me décrire comme un mari puisque je ne suis pas près de vous.
Je ne peux me décrire comme un fils puisque je ne mérite pas l'amour de mes parent.
Qui suis-je ? Je suis Charles.
Alors que lui, qui était-il ?
C'était un camarade.
C'était un soldat.
C'était un mari.
C'était un fils.
Je ne mérites pas plus de vivre que les autres. Je ne mérites pas plus de vivre que lui.
Je me dois d'écrire une lettre à sa famille, je vous remercie de m'avoir transmis leur adresse. Je ne sais pas ce que je vais dire, ce que je vais prendre le temps de leur écrire. Le plus important est que j'écrive avec sincérité, mais tout en retirant les horreurs de la guerre. J'ai besoin de leur parler de leur fils comme le courageux soldat qu'il était sans parler des choses qu'il a fait pour survivre, sans mentionner sa fin horrible.
À chaque fois que j'ose fermer les yeux, cette image me revient en tête me serrant la poitrine. J'ai l'impression que je ne peux plus respirer, je sens ma gorge se serre mais aucune larme n'ose couler. Je n'arrive pas à pleurer, depuis que je suis ici, je n'ai pas pleurer une seule fois. Ce n'est pas que je ne me le permet pas, c'est juste que je n'y arrive pas. La guerre me détruit peu à peu jusqu'à ce que je devienne l'ombre de moi-même. J'ai peur de tellement changer que je ne me reconnaître pas.

Je vous en supplie ma dulcinée, changez moi les idées, parlez moi de tout et de rien mais ne me laissez pas seul avec mes pensées.

Charles.

Born to dieDes histoires addictives. Découvrez maintenant