36

762 30 22
                                        




Quelques jours plus tard,

Me revoilà à Quena.

Ma ville m'avait cruellement manqué — ses ruelles familières, ses parfums, ses lumières... mais plus que tout, ma famille.

Et Rio, bien sûr. Mon bébé tigre.

Je retrouvai mon atelier de peinture, refuge silencieux de mes pensées.

Depuis quelque temps, je ne cessais de me perdre dans mes songes un tourbillon de réflexions qui m'aspirait jour après jour.

Alors je peignais. Inlassablement. Chaque toile devenait un exutoire, un souffle de ce tumulte intérieur que je n'arrivais pas à nommer.

Mais ce n'étaient pas de simples œuvres. Non.

Chaque coup de pinceau trahissait une obsession : une silhouette, un regard.

Des yeux gris.

Un regard profond, distant, presque glacial.

Une buzz cut, taillée avec précision.

Un corps imposant, gravé dans ma mémoire.

Lui.

— Nessa?

Je sursautai.

C'était Ismaël.

Mon cœur se serra instantanément. Impossible de soutenir son regard. Ces yeux que j'aimais tant... je ne pouvais plus les affronter.

La culpabilité me brûlait de l'intérieur. J'avais franchi une limite. Une chose qu'il ne me pardonnerait sans doute jamais. Et pourtant... au fond, je le savais : je n'étais pas la seule fautive.

Nous l'étions tous les deux. Infidèles. Égarés.

— Oui, répondis-je d'une voix à peine audible.

Il me scruta un instant, comme s'il devinait mon trouble, puis il demanda :

— Ça te dit un resto ce soir ?

— Oui... pourquoi pas. D'ailleurs, j'ai quelque chose à te dire.

Je marquai une pause, prise dans un tourbillon d'émotions.

— Je me sens mal de te le cacher.

— C'est grave ?

Je détournai les yeux, incapable d'être honnête là, sur le seuil.

— On en reparlera ce soir.

Il hocha simplement la tête, puis tourna les talons et s'éloigna.

Je poussai un long soupir. Ce soir serait décisif. Le moment de tout lui avouer.

Ces cinq derniers jours, je les avais passés recluse à la maison, enfermée dans un silence pesant. Les séquelles de cette nuit au Mexique ne me quittaient pas.

Elles s'étaient accrochées à ma peau comme une seconde couche, invisible mais douloureuse.

Chaque souvenir me faisait vaciller.

Chaque pensée me ramenait à ce cauchemar.

Je n'avais parlé à personne. Pas même à ma mère.

Sa distance me blessait. Elle évitait tout ce qui touchait de près ou de loin à celui qu'elle appelle encore ton père, ce fantôme que je n'ai jamais vraiment connu, mais dont l'ombre plane sur chaque étape de ma vie.

J'étais sortie de l'atelier, simplement pour aller chercher quelque chose à boire, lorsque j'entendis une voix grave et familière :

— Nessayem.

NessayemOù les histoires vivent. Découvrez maintenant