Chapitre 5 - 3/3

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Rhys dormit plus longtemps que d'habitude et eut à plusieurs moment la sensation de rester éveillé, partagé entre des rêves sans queue ni tête et ses propres interrogations nocturne. Un moment, il se demandait s'il pouvait ou non accorder un peu de confiance à Andrea, et celui d'après, il se retrouvait sur un bateau de croisière, à pêcher des boules de plastique avec Jaume Bolgalone et Sasha Steinberg. Puis le bateau les ramenait au port et il se retrouvait la tête renversée sur son canapé, Andrea à genoux devant lui, occupé à l'engouffrer entre ses lèvres douces pour lui prodiguer une délicieuse sensation de chaleur.

Rhys ouvrit brusquement les yeux. Il distingua dans la pénombre les meubles de sa chambre, éclairés de gris par un rayon de lune qui perçait les volets. Pas d'autres bruits que le bourdonnement du silence.

Il avait en revanche une brûlure inconfortable dans son pantalon de pyjama. Mais dans la chambre, il était seul.

Une fois ses ardeurs retombées et le froid revenu, il roula au pied de son lit. Foulant le tapis de ses pieds nus, il se disait qu'un verre d'eau l'aiderait à se rendormir plus vite. Mais au tournant du couloir, il se ravisa et fit demi-tour jusqu'à la chambre d'Andrea.

Il posa la main sur la poignée et bloqua le panneau de sa paume pour éviter de faire grincer la porte.

Il l'imaginait dormir avec les rideaux encore grands ouverts, étendu comme une étoile de mer sur les draps complètement retournés.

Mais non. Par l'interstice de la porte, et grâce à un bandeau de lune qui éclairait le pied du lit, il ne vit que la silhouette d'Andrea, couché sur le flanc dans les draps encore bordés, le sommeil paisible.

Un frémissement agita les sourcils de Rhys, qui repartit sans un bruit.

.

Le lendemain matin, ils prenaient le petit déjeuner en silence quand le téléphone d'Andrea fit vibrer la table de la cuisine. Le jeune homme lâcha sa contemplation passive de l'étiquette du pot de confiture, et sa mâchoire se figea soudain en pleine mastication.

– C'est le Wooden Lodge.

Il fila au salon pour prendre l'appel. Rhys leva son bol en le suivant du coin de l'œil. Le parfum du café chaud atteignit son nez et il avala de longues gorgées silencieuses. La conversation d'Andrea semblait plutôt formelle, et le jeune homme lui tournait le dos, passant les doigts dans ses cheveux noirs. Puis il salua avec forces politesses son interlocuteur, et revint s'asseoir avec un sourire aussi large que l'encolure de son t-shirt trop grand.

– J'ai le poste de barman. Je commence ce soir.

Rhys avala une longue, très longue gorgée et reposa son bol avec toute la délicatesse dont il était capable.

Putain. Il allait être insupportable.

– C'est bon, enlève ce sourire, grogna-t-il en représailles. Commence par faire comme il faut ton job chez eux avant de te faire griller. Tu pourras fouiner quand tu seras sûr d'avoir gagné leur confiance.

Donner ce genre de conseil à ce gamin débarqué de nulle part lui laissait un goût amer sur la langue, mais il devait reconnaître que la menace que représentait Andrea était minime. S'il était un espion envoyé chez les Valira, il avait ciblé la mauvaise personne. Avec son bagout et son jeune âge, il aurait pu viser beaucoup plus haut et influent que le chef de la sécurité des laboratoires Valira. Mais il se garda bien de le lui dire.

– Bernard a dû appeler. C'est grâce à lui que t'as dû être embauché.

– Peut-être, mais c'est bon pour moi, répondit Andrea. Je viens de Tripoli. Ils se méfieront moins de moi.

À condition qu'il ne se fasse par remarquer, mais ça, Rhys l'en pensait capable – il se rappelait très bien de ses talents de comédien et de sa facilité à mentir. Il lui faudrait en revanche faire attention à ce qu'on ne les surprenne plus ensemble, et qu'on ne découvre pas qu'il résidait pour l'instant dans le manoir d'été des Valira. Au cas où quelqu'un de suspicieux dans l'entourage du Wooden lodge ne décide de faire suivre le nouvel employé.

­– Je suis sérieux, insista Rhys. Ne fouille pas. Tiens-toi à carreaux. Enregistre leurs habitudes. En général, les clubs ne stockent pas la drogue chez eux, ils sont plutôt ravitaillés au dernier moment. Essaye de découvrir qui les livre, quand, qui travaille pour eux, quelle société légale est leur fournisseur...

– Ça va, ça va, j'ai compris, répondit Andrea en s'étirant. Si je dois bosser cette nuit, je ferais mieux de faire une autre sieste.

Hormis la présence de cet étranger entre les murs de sa résidence, la journée s'annonçait aussi monotone que les autres. Rhys avait l'habitude qu'on lui refile des témoins gênants à surveiller ou des bleus un peu louches dans le genre d'Andrea. Bernard préférait les savoir cloîtré dans le manoir plutôt qu'en liberté quelque part en ville.

Rhys averti ce dernier de la situation sitôt Andrea fut reparti se coucher. Au ton contrarié de sa voix, Bernard n'avait pas l'air ravi, et il y eu même un silence au bout du fil quand il apprit qu'Andrea venait tout juste d'être embauché au Wooden Lodge. Tout se passait pourtant comme ils l'avaient voulu.

– Très bien. Pour aujourd'hui, je vais m'occuper de l'affaire. Mais je veux que tu prennes ta journée de demain et que tu viennes me chercher après le conseil. J'aurais un travail pour toi.

Rhys ne posa pas plus de questions, raccrochant en fixant son téléphone d'un œil perplexe. Il partit travailler peu après et passa la journée à patrouiller autour des laboratoires et dans le vieux centre-ville. Les gens ne cessaient de lui demander des nouvelles de Toni, et il réalisa avec un peu de honte qu'il n'avait même pas pris le temps d'aller lui rendre visite à l'hôpital. Il faudrait qu'il remédie rapidement à cela. Peut-être après son rendez-vous du lendemain avec Bernard.

Quand il rentra en début de soirée, il ne put s'empêcher de faire le tour du premier étage, poussant un souffle de soulagement chaque fois qu'il retrouvait une pièce intacte. À cette heure-ci, Andrea aurait déjà dû être en train de se préparer pour sa première soirée au Wooden Lodge. Mais Rhys s'attendait à trouver le jeune homme avachi sur le canapé du salon, encore dans la tenue élimée et trop grande qui lui avait servi de pyjama.

Ou pire, envolé.

Le bruit de la douche lui indiqua le contraire.

Andrea avait même fait un effort vestimentaire et le voir débouler en chemise noire, bien repassée, donna à Rhys la curieuse impression d'avoir affaire à quelqu'un d'autre. Le jeune homme rajusta ses manches avec un sourire en coin, comme s'il était amusé par sa réaction.

Rhys pensait pourtant être resté parfaitement impassible. Il s'installa devant la télévision avec un plateau repas, l'ignorant délibérément du regard.

– Enlève tes bracelets cloutés. Ça fait trop.

Andrea observa ses poignets, eut l'air perplexe, mais finit par s'exécuter.

– Je peux au moins en garder un ? Je veux pas non plus avoir l'air déguisé.

Andrea partit travailler après quelques dernières recommandations, levant les yeux au ciel comme un adolescent exaspéré par sa mère, ce qui ne fit qu'accroître la mauvaise humeur de Rhys.

Enfin seul, éreinté par sa journée de travail, il savoura longuement le silence dans son manoir enfin redevenu tranquille. Puis jeta un œil à son téléphone, et fit défiler la liste de contact jusqu'au prénom de Trevor.

Mais il reposa l'appareil en poussant un soupir.

OmertaOù les histoires vivent. Découvrez maintenant