La capuche de son sweat enfoncée sur le crâne, Andrea fixa la porte du van avec circonspection. Comme s'il rechignait à monter.
– Quand t'avais dit que tu viendrais me chercher, je pensais plus que ça serait avec ta voiture à toi.
– On n'a pas fini notre ronde. Tu montes ?
Andrea hésita encore un peu avant de grimper dans la fourgonnette. Le véhicule lui faisait plus penser à un minicar repeint en sombre plutôt qu'à un véhicule de patrouille. Excepté les vitres fumées. Et probablement blindées.
À la place du mot police, on avait flanqué le logo d'une société de sécurité, avec le quinze croisé des Valira.
Rhys était assis devant, à côté du conducteur. Andrea s'installa sur un siège libre et tenta de se faire le plus petit possible sur la banquette. Une demi-douzaine de vigiles le toisait en silence, mitraillettes à la main.
– Euh... salut.
On lui répondit par quelques bonjours grognés à mi-voix. La plupart des agents étaient plutôt jeunes et baraqués − même si le crâne blond de Rhys était celui qui dépassait le plus des appui-têtes. Ils portaient tous le t-shirt gris de la société de sécurité Valira, et des gilets pare-balles.
Andrea retira sa capuche et se redressa sur son siège. Il se sentait mal à l'aise, mais il n'avait pas envie de le leur montrer. Il avait la désagréable impression d'avoir interrompu quelque chose, ou d'avoir pris la place de quelqu'un. Il regrettait presque le bureau étroit au-dessus du fleuriste.
Le comptable de Bernard était repassé dans l'après-midi. Il lui avait proposé autre chose, pour la semaine prochaine, dans un autre quartier de la ville. Andrea était sorti attendre Rhys sans trop se soucier qu'on puisse l'apercevoir, laissant Arnau repartir avec Maria.
Il aurait dû se sentir soulagé de quitter cette pièce sombre et les factures falsifiées pour un travail plus palpitant, mais Andrea n'arrivait pas à calmer la frustration qui lui nouait le ventre. Quand il avait travaillé au Wooden Lodge, il avait eu le sentiment, pendant quelques jours, de pouvoir enfin faire ses preuves et montrer ce qu'il savait faire, de se rendre utile à quelqu'un.
Et il se retrouvait cantonné à faire de la paperasse et à aligner des chiffres. C'était très loin de tout ce qu'il avait pu apprendre dans son école, dans sa vie, de tout ce qui l'avait seulement motivé à persévérer dans cette voie-là.
Il se sentait encore coincé dans la théorie, comme durant ses études et ses nombreux stages. Prisonnier des diagrammes, des tableaux et des explications abstraites. Il avait voulu sauter à pied joint dans le monde des affaires, le milieu des entrepreneurs autodidactes d'Agarèze. Ce monde obscur qui faisait fantasmer les étudiants de Tripoli autant qu'il faisait grincer des dents leurs professeurs et leurs patrons. Là-bas, ils étaient coincés par les frontières de la légalité.
Ici, les entrepreneurs n'hésitaient pas à transgresser les lois. À leurs risques et périls, mais ils le faisaient sans regret.
Andrea était prêt à le faire, lui aussi. Il aurait été tout à fait capable d'endurer tout ça, de se planquer dans ces sombres bureaux pendant des mois, s'il avait eu la seule petite consolation que ce n'était qu'une étape pour accéder à ce qu'il voulait vraiment.
Seulement, il avait l'impression que le temps lui manquait, et que tout cela allait bientôt s'avérer inutile.
C'était peut-être de là que venait toute l'ampleur de sa frustration.
Il n'y avait que dans les arts martiaux qu'il avait quitté la théorie pour passer au concret. Mais ces derniers jours, il avait même dû renoncer à cette satisfaction-là, condamné à s'entraîner tout seul dans la salle de sport déserte du manoir de Rhys.
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Omerta
Misterio / SuspensoLa ville d'Agarèze appartient au Cerbère, une organisation mafieuse qui règne au grand jour. Rhys fait partie de la famille Valira depuis l'adolescence. Il leur a sacrifié sa vie, ses ambitions et ses rêves, et il serait prêt à le refaire sans hésit...
