Chapitre 4 - 2/3

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La journée du lendemain fut aussi longue que difficile. À cause de sa nuit écourtée, Rhys eut toutes les peines du monde à garder les yeux ouverts et fuma deux paquets de cigarette en moins d'une demi-journée. Il partit faire une ronde, comme Bernard le lui avait demandé, mais la patrouille fut aussi infructueuse que d'ordinaire. Certains de ses hommes avaient entendu parler de l'histoire de la nuit passée, connaissaient mêmes quelques-unes des victimes de l'affaire, et il régna sur le groupe un silence perturbant. Rhys fut tellement soulagé de retourner au laboratoire qu'il faillit rentrer chez lui sans même prendre la peine de retirer son uniforme.

Une fois au volant de sa voiture, il soupira et se résigna à aller voir le prince. Il habitait juste à côté, après tout.

Bâti à la périphérie de la ville, au milieu des quartiers chics, le manoir des Valira avait volontairement été construit dans la démesure. Entouré d'un haut mur et d'un vaste parc, l'immense portail en fer forgé, surprotégé par des vigiles, donnait le ton dès le départ. Rhys n'eut même pas à baisser sa vitre pour qu'on le laisse entrer. Il engagea sa berline noire sur l'allée pavée qui menait jusqu'à la cour d'honneur, traversant le domaine boisé. La nuit, la route était éclairée par de grands lampadaires en fer forgés qui portaient chacun la bannière des Valira. D'un rouge sombre et soutenu, tirant sur le brun, trois V brodés d'or formaient un quinze en chiffre romain.

Le manoir était à la hauteur du gigantisme du domaine. Le bâtiment accusait le poids des siècles et Rhys aurait bien été capable de dire de quelle inspiration était la façade en pierre de taille et le toit d'ardoise. Ça en imposait, c'était tout ce qui comptait.

Beaucoup de voitures étaient garées le long de l'entrée, la plupart avec vigiles et gardes du corps. Rhys fronça les sourcils et se trouva une place près de l'entrée. À vrai dire, il habitait la résidence secondaire des Valira, un manoir érigé pour les beaux jours, au fond du parc qui entourait le domaine. Mais depuis cette nuit où un homme s'était introduit dans la résidence d'été pour tirer sur sa femme et ses enfants, le prince avait fait condamner le chemin qui reliait les deux propriétés, et fait entourer le manoir principal comme une véritable forteresse. Il n'y avait pourtant plus personne à protéger à l'intérieur.

Rhys vérifia son costume et recoiffa du bout des doigts ses cheveux blonds dans le miroir du rétroviseur avant de sortir de la voiture. Des vigiles armés attendaient de part et d'autre de la porte monumentale, mais le laissèrent passer en le saluant d'un signe de tête. Rhys monta directement au premier étage du manoir, au milieu des statues de marbres et des tableaux anciens. D'autres personnes patientaient dans les couloirs, gros bras ou hommes de mains en costume bon marchés, qui avaient l'air de s'ennuyer profondément. On entendait depuis l'escalier les rumeurs de conversations et Rhys jeta un œil discret avant de monter. Dans la grande salle qui se vidait, il aperçut le prince regagner son bureau en prenant congé de quelques-uns de ses ministres.

Si le chef de famille était le prince, ses plus proches conseillers étaient appelés ses ministres. Une douzaine d'hommes et de femmes au plus haut niveau du clan mafieux, qui avaient toute sa confiance et se répartissaient les affaires. Certains avaient une vraie occupation légale, notables, médecins, parfois dans la police ou dans le corps judiciaire. Ils se réunissaient régulièrement pour tenir conseil et faire leur rapport au prince, le plus souvent de façon informelle. Rhys savait vers quelle heure se terminait souvent leurs réunions, mais il arrivait parfois qu'elles se prolongent.

Il avait eu de la chance, ce coup-ci, et put se faufiler au milieu des notables sans que personne ne s'inquiète de le voir là.

Après avoir suivi comme beaucoup d'autres la nouvelle manne des cachets préventifs et des traitements du lendemain contre les MST, les Valira avaient fait perdurer leur fortune en misant tout dans ce que l'on appelait familièrement la cigarette sans tabac. Le plaisir et l'addiction avec des risques aussi secondaires que possible, pour échapper à la vindicte qui avait réduit drastiquement le nombre de consommateurs ces dernières années. Le produit avait fait fureur et s'ils n'étaient plus depuis longtemps les leaders du marché, leur nom et leur fortune légale était assurés pour encore un long moment.

OmertaOù les histoires vivent. Découvrez maintenant