– Avec tout ce qu'on a fait ? protesta Andrea. On a failli se faire casser la gueule, hier soir, et c'est nous qui avons trouvé cette foutue drogue. On ne va pas lâcher si près du but ?
La surprise avait paralysé Rhys, qui mit quelques secondes à réaliser. La frustration d'Andrea le contaminait. Il avait mal absolument partout, sans parler de la sensation d'urgence qui était revenue lui nouer l'estomac. Ils avaient trouvé l'entrepôt d'où provenaient les balles envoyées au Wooden Lodge, et probablement aux autres clubs du coin. Il suffisait de trouver à qui le local appartenait et qui avait fourni les cartons de drogue concernés.
– On peut continuer de chercher, ajouta-t-il juste derrière Andrea. On ne va pas laisser tomber maintenant. Si on peut trouver à qui est cet entrepôt...
– C'est une piste morte, les coupa Bernard.
De nouveau, ils furent coupés en plein élan. Bernard les fixait d'un air morne, comme si ça lui coûtait de leur révéler les informations apprises pendant la nuit, mais qu'il se sentait obliger de le faire.
– Vous n'arriverez pas à remonter jusqu'au vrai propriétaire de l'entrepôt. Il est caché derrière des sociétés écrans qui s'emploient les unes les autres. Il va nous falloir des jours pour remonter la piste, et j'ai déjà placé les bonnes personnes sur l'affaire.
La façon dont il racontait ça ne laissait pas de doutes sur les moyens employés pour obtenir ces informations. Rhys devinait très bien ce qu'avaient fait ses agents pour confirmer la véracité de ce qu'ils avaient tiré aux employés du Wooden Lodge, ainsi qu'aux hommes qu'ils avaient dû capturer après la tentative d'enlèvement ratée. Rhys avait pourtant du mal à digérer la pilule, dans tous les sens du terme.
– D'accord, mais il y a bien des gens qui ont foutu les pilules dans ces putains de boules. Tu sais qu'il y a pas beaucoup d'ateliers qui préparent les Happy Shower à Manyaval.
Bernard secoua la tête.
– Non, je crois qu'ils conditionnent la drogue à l'endroit même où elle est produite. Ça ferait trop de témoins susceptibles de parler. Surtout s'ils comptent l'exploiter pour de vrai une fois qu'ils auront fini de l'utiliser contre nous.
Rhys en tombait des nues. Pourquoi lui demander d'enquêter sur cette histoire si c'était pour lui demander d'en dégager dès qu'il commençait enfin à découvrir quelque chose ? C'était la première fois que Bernard l'écartait volontairement d'une affaire sensible du clan. Il en avait la gorge nouée.
– C'était peut-être une chance de remonter jusqu'au traître.
Il dévisagea son patron, les bras croisés, ignorant le regard curieux que leur jetait un Andrea à l'intérêt ravivé.
Mais Bernard se contenta de se servir un autre verre d'eau, insensible à sa supplication silencieuse. Ce n'était probablement pas qu'une façon de l'ignorer. Il avait dû passer une nuit difficile, ce genre de nuit si épuisante qu'on finissait par ne souhaiter rien d'autre qu'un gros sandwich et une canette bien fraîche.
– J'espère que vous m'avez bien compris. Je veux que vous restiez à l'écart de tout ça, maintenant. Je vous tiendrai au courant. Toi Rhys, tu as assez à faire avec le labo. Et toi... tu étais dans la finance, c'est ça ?
– Euh... plus ou moins, répondit Andrea sans oser le contredire.
Bernard avala une longue gorgée d'eau.
– J'ai peut-être un boulot pour toi. Viens me voir au café demain matin. Je te présenterai quelqu'un.
Andrea cligna des yeux et s'agita de nouveau sur le canapé.
– Je dois rester ici en attendant ?
– C'est plus sûr, répondit Bernard. Il y a beaucoup de gens qui ont vu ta tête au Wooden Lodge. Fais-toi oublier quelques temps. Et toi Rhys, tu devrais prendre une autre voiture.
Ce dernier mis un temps de retard avant d'acquiescer. Il avait saisi le message. Une voiture aux vitres teintées.
Bernard reprit une petite gorgée avant de jeter un coup d'œil à Andrea.
– Laisse-nous un moment, tu veux ? J'ai besoin de parler à Rhys.
L'espace d'un instant, ce dernier eut peur qu'Andrea refuse. Sa façon de cligner des yeux comme un hibou surpris ne lui disait rien de bon. Pourtant, Andrea hocha la tête en silence et embarqua son ordinateur.
– Je serais dans ma chambre si vous avez besoin de moi.
Il ferma derrière lui la porte du salon, et Rhys compta jusqu'à sept dans sa tête pour laisser à son patron le temps de finir son verre d'eau. Puis, à sa façon à lui, il laissa une petite partie de sa frustration sortir en refermant brusquement la fenêtre.
– Pourquoi tu ne veux pas que je continue de chercher ? On était tout prêt de trouver ce foutu traître qui nous plombe depuis des mois ! Tu crois que je ne suis pas capable de le trouver ?
Les doigts crispés sur la poignée de la fenêtre, il entendit Bernard pousser un profond soupir. Cette façon de le mettre à l'écart lui retournait les tripes. Le prince et son bras droit avaient passé tellement de mois à essayer de le faire revenir dans les affaires du clan, à lui proposer des choses qui ne l'intéressaient pas vraiment. Pour la première fois depuis des années, il s'était senti impliqué dans quelque chose. Il s'était senti utile.
Il ne le réalisait que maintenant, et ça lui laissait un goût acre au fond de la gorge.
– Parce que nous n'avons pas à avoir peur d'un traître. Le prince a déjà choisi son héritier. Personne ne pourra prendre le contrôle du clan.
Rhys sentit le souffle lui manquer et se retourna lentement vers Bernard. De dernier affichait une expression indéfinissable, un air qu'il ne lui avait encore jamais vu. De l'inquiétude ? Ça n'allait pas avec ce qu'il venait de lui dire.
– Alors pourquoi il ne l'a pas encore révélé ? Je croyais que le conseil municipal lui avait imposé de le faire le plus tôt possible ?
Le temps jouait contre eux. Eusebi Valira tenait bon depuis des années, mais il était déjà arrivé que sa santé décline brusquement. Une taupe, assez douée pour agir sans se faire prendre depuis des mois, risquait aussi d'être assez habile pour se faire élire prince en toute légitimité.
– Il attend la clôture des candidatures pour les municipales, le mois prochain. C'est une situation délicate. Quand il annoncera qui il a choisi, il y aura forcément des déçus et des jaloux. La situation est assez instable comme ça.
Rhys, lui, comprenait surtout qu'ils devaient trouver le traître avant le mois prochain.
Un tout petit mois.
Il avait envie de courir en ville pour aller poser quelques questions aux bonnes personnes. À la place, il fit de son mieux pour retourner s'asseoir sur un fauteuil du salon.
– Mais ça va bientôt se tasser, dit Bernard. Grâce à vous deux.
Rhys le regarda d'un œil torve.
– Il y a sûrement quelqu'un qui veut nous enfoncer, mais vous avez neutralisé sa chaîne de production. Même si on n'a pas trouvé le labo où était produit la drogue, maintenant qu'on a découvert comment il s'y prenait pour la distribuer chez nous et qu'on a mis hors services ses employés, il aura du mal à écouler son stock sans se faire griller.
Ça ne voulait pas dire qu'il n'y avait plus à s'en faire. La drogue en elle-même n'était qu'un problème mineur. Il y avait beaucoup d'autres signes, en ville, que quelqu'un ne jouait pas franc jeu parmi les Valira, et ça ne plaisait pas du tout à Rhys. Mais Bernard n'avait plus l'air de vouloir l'impliquer dans ces choses-là.
– Parle-moi plutôt de ce gamin, demanda abruptement Bernard.
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Omerta
Mistero / ThrillerLa ville d'Agarèze appartient au Cerbère, une organisation mafieuse qui règne au grand jour. Rhys fait partie de la famille Valira depuis l'adolescence. Il leur a sacrifié sa vie, ses ambitions et ses rêves, et il serait prêt à le refaire sans hésit...
