7. Chenil

29 6 4
                                        


   -   Ok tu te débrouille à l'arc. Qu'est-ce que tu sais faire d'autre ?

   -   J'étais chasseur, je peux traquer même dans la neige...

   -   Bien. Et l'épée ?

   -   Je...

   -   Tiens attrape ça. Dit le soldat en me lançant une épée courte.

   Il lâcha le calepin sur lequel il prenait des notes depuis un moment et tira son arme de sa prison.

   -   Défend-toi. Cracha-t-il avec un sourire.

   Il fondit sur moi en abattant son épée batarde vers mon crâne. Je me jetais de côté sans même essayer de parer et évitait le coup de justesse. Ce type, il avait vraiment essayé de me tuer.

   -   Ne me regarde pas comme ça. Tu es un chien alors ta vie n'a pas de valeur. Lève-toi !

   Il allongea une estoc et je me redressais pour sauter en arrière. Il m'envoya alors un grand coup en taille latérale que je ne pouvais esquiver. L'épée m'encombrait plus qu'autre chose mais je l'abattis dans la même direction. Son arme frappa le plat de la mienne et elle vola hors de mes mains vers le sol. J'étais essoufflé et mes gestes étaient lourds depuis qu'on m'avait apposé cette marque. Je me penchais pour ramasser mon épée quand il me frappa dans le dos avec se garde.

   -   Qui t'a dit que le combat était finit chien.

   Il se fendit alors pour viser ma poitrine. Je comprenais mieux. Il n'avait jamais eu en tête de jauger mes capacités ou de m'entraîner. Il désirait simplement s'amuser et se défouler. Je ne pouvais pas esquiver ça. Il allait me transpercer. Contre toute attente il s'arrêta net et effaça la surprise de mon visage d'un coup de botte.

   -   On reprendra demain Smesh Krov'. Si je te tue ici tu ne ferais que nous faire perdre notre temps à tous.

   Il rengaina et ramassa l'épée courte avant de me faire signe de partir. Je m'éloignais de la cour qui au final n'était rien de plus qu'une arène, jusqu'à ce qu'un autre homme ne m'arrête en route. Il saisit deux épées en bois et m'en lança une avant de charger sans dire un mot. Je serais les dents et me concentrais pour tâcher de parer au moins quelques coups. Lorsque j'étais enfant je rêvais de manier l'épée. J'avais toujours pensé que devenir un grand combattant qui en imposerait aux étrangers et écraserais les brigands attaquant le village. Et aujourd'hui, la réalité semblait prête à briser consciencieusement chaque os de mon corps pour me faire comprendre à quel point j'étais faible. Il écartait ma garde misérable avec une facilité déconcertante et enchaînait trois ou quatre assauts sur différentes parties de mon corps. Il immobilisait mon bras armé en frappant mon poignet, me faisait tomber à terre en balayant mes mollets avant d'abattre le morceau de bois sur mon crâne. Puis il me piquait de sa pointe entre les côtes jusqu'à ce que je me relève.

   Entre deux « passes d'arme » je regardais autour de moi pour me réconforter dans la souffrance des autres chiens. Ils subissaient le même sort que moi mais la plupart s'en sortaient un peu mieux. En remarquant que mon regard était posé sur les autres duels, mon bourreau se pencha vers moi et souleva mon visage du sol par les cheveux.

   -   Regarde-les bien. Cracha-t-il. Ils se battent alors que toi tu te fais tabasser comme un mannequin de paille. Mais au moins le mannequin lui peut soutenir plus d'un coup sans flancher. Debout ! Hurla-t-il, si tu restes à terre on te donnera en pâture aux limiers du château !

   Je n'aurais même pas su dire où est-ce que j'avais mal. Je voulais seulement que ça s'arrête... Le sang commençait à m'empêcher de respirer. Si seulement j'avais pu rester là-bas... Sous les grands sapins des montagnes noires, à regarder les premiers flocons s'échouer sur le sol nu. Les hommes n'étaient bons à rien d'autre qu'à se quereller. Si à cet instant j'avais eu le courage de bouger, peut-être serraient-ils encore en vie maintenant... Je me rappelle très bien de la sensation terrifiante qui m'avait envahi en voyant mon père être écorché vif sur la terre qu'il l'avait vue naître tandis que j'étais pétrifié. J'aurais dû rester et les enterrer plutôt que de traquer ce type pour l'avoir par surprise... Et dire qu'il était encore quelque part en vie. Par Rod, quel monde pouvait bien abriter pareilles horreurs ?

   Sans savoir pourquoi, je me relevais. L'énergie avait pourtant quitté mon corps depuis longtemps. Par quel miracle est-ce que mes jambes pouvaient encore me soutenir ? Il était encore là face à moi avec son grand sourire. Le même gravé sur le visage du chauve à l'odeur de charbon lorsque je l'avais tué. Putain de salopard...

   Je brandis mon épée et la levais pour frapper de toute mes forces, quitte à m'en déchirer les muscles. Je ne su pas vraiment ce qui se passa après. J'étais bien trop sonné pour comprendre si mon coup avait fais mouche ou non. Tout ce que je savais, c'était qu'on m'avait frappé en plein ventre avec une épée de bois.


*   *   *


   Une gifle glaciale me ramena tout à coup à la vie. L'instinct de survie face à une noyade avait toujours été le meilleur moyen de réveiller quelqu'un. Le palefrenier qui me jeta un seau d'eau du puits devait également être au courant. Je poussais sur mes bras pour me redresser et mon dos craqua violemment. Je me mis à tousser et des pelotes de sang coagulé mêlée de terre s'échappèrent de ma gorge. Il faisait déjà nuit. Je serais les dents pour surmonter l'effort et sentit une vive douleur parcourir mon crâne. Je vis alors d'autres chiens dans le même état que moi qui se relevaient et disparaissaient derrière la fente obscure dans le mur sous la herse.

   -   Debout bande de putrelles ! Hurla un garde en cognant sur un objet métallique depuis le rempart. Je vous félicite vous avez tellement roupillé que l'heure de votre gamelle est passée ! Allez mettre vos culs-terreux dans vos cages avant que je ne vous fouette !

   Alors que je parvenais enfin à me remettre debout, je remarquais que les garçons d'écurie emportaient le corps inerte d'un chien par-delà les grilles. Il y avait donc eu un mort aujourd'hui... j'avais eu de la chance. Cette pensée me fit presque rire mais un hoquet douloureux me rappela à l'ordre. Je boitillais dans la même direction vers la fente noire où avaient disparus les autres en traînant ma jambe gauche qui avait pris un peu trop de coups et finalement atteignit une cour extrêmement étroite entre deux bâtisses se terminant en un profond escalier. Des chevaliers attendaient devant l'ouverture du souterrain et je pouvais distinguer des soupiraux aux grilles de fer tout le long de la cour. Non... d'ici je ne pouvais même pas voir le ciel.

   Je fus prit d'une quinte de toux et dû m'adosser à un mur pour ne pas m'écraser sur les pavés. Je fouillais maladroitement dans mes semelles lassées pour y récupérer ma pièce de cuivre. Je la serrais dans ma main alors qu'un garde s'approchais la torche à la main. Je ne pouvais pas vraiment bouger. Mon corps entier répugnait l'idée d'entrer de son plein gré dans ce trou. Alors j'attendis sagement que le garde ne me traîne jusqu'à l'intérieur ou ne me tabasse à mort selon son bon vouloir. Mes yeux se dressèrent vers le ciel mais ne rencontrèrent que la noirceur sous les nuages. Mais alors que j'attendais le premier coup, une voix somptueuse me fit trembler.

   -   C'est toi qui a aidé Vetrov et ses hommes n'est-ce pas ? Dit-elle.

   Mes oreilles ne me trompaient pas. C'était la fille de l'Aurore que j'avais vu ce matin. Je risquais un regard craintif dans sa direction et vit la lueur vibrante de la flamme se refléter sur ses traits et faire briller ses iris émeraudes.

   -   Tes semelles. Continua-t-elle voyant que j'étais pétrifié. C'est bien lui qui te les a donnés ?

   Je n'osais prononcer un mot. Avais-je réellement le droit de m'adresser à elle ? J'étais pétrifié de peur à l'idée d'être battu en retour.

   -   Tu as perdu ta langue ?

   -   Oui c'est moi. Osais-je finalement.

   -   Bien. Rit-t-elle. Vetrov est un de mes plus fidèles chevaliers. Le perdre lui et ses hommes m'aurait été très douloureux.

   -   J'ai fait ce que je pouvais...

   -   Tu voudrais bien m'accompagner quelque part ?

   Mon cœur se mit à tambouriner dans ma poitrine. M'éloigner de ces catacombes pour suivre cette femme. L'idée était bien trop délicieuse pour que je puisse la refuser. Même si cela signifiait être battu à mon retour au chenil. J'hochais distinctement la tête et elle tourna les talons en me faisant signe. Nous marchâmes sans un mot dans l'obscurité. Je suivais fébrilement sa torche des yeux sans penser à ce qui allait m'arriver. Je ne pouvais qu'être enivré par sa noblesse naturelle.

Copper CoinDes histoires addictives. Découvrez maintenant