33. Longue attente

782 118 42
                                    

Don't let me go - Bandit Heart
***

12 juin 1919, dix-sept heures et quelques minutes, Londres, Royaume-Uni

Trois ans se sont écoulés depuis le début de la guerre. Trois printemps durant lesquels beaucoup de choses sont arrivées et ont ébranlé mon petit monde. J'ai pu avoir la chance de revoir une de mes amies, Eileen. La britannique est revenue peu de temps après la fin de la guerre, complétement déboussolée et s'est retirée dans la campagne anglaise pour se retrouver seule avec elle-même. Je l'ai invité plusieurs fois à la maison et nous avons beaucoup discuté autour d'un thé bien chaud. Elle me racontait toutes les horreurs qu'elle et Ambre ainsi que d'autres camarades avaient subi. Je n'ai pas encore revu mon amie française, ses parents étaient bien trop soucieux de la laisser venir à Londres après l'expérience traumatisante qu'elle a subi, peut-être un jour ?

Personne ne sort indemne de la guerre, personne.

Et voilà plus d'un an que celle-ci est finie, l'armistice a été signée et les conflits sont terminés. La France se reconstruit doucement et le monde se remet des lourdes pertes humaines. Les souffrances psychologiques sont omniprésentes et ébranlent des millions de personnes, dont moi.

Et puis lors du rude hiver qui a frappé le pays entier l'an passé, Marina Buchanan s'est éteinte paisiblement chez-elle aux côtés de ses proches. Elle a lutté pendant des années contre une maladie dont on ne connaît toujours pas l'origine. Marina a rendu son dernier souffle en disant à son fils unique et son époux qu'elle les aimait. Noah, dévasté, a refusé que je la vois avant l'enterrement qui s'est déroulé à Oxford, l'endroit où Monsieur et Madame Buchanan se sont rencontrés lors de leurs études. Il ne voulait pas que mon cœur soit davantage piétiné par le chagrin. Malgré ses efforts, le décès de Marina m'a terrassé. Elle comptait énormément pour moi et la perdre m'a un peu plus détruite.

De nos jours, j'ai réussi à faire mon deuil et peux à présent me permettre de porter d'autres couleurs que du noir pour mon plus grand bonheur. Je suis alors habillée d'une robe blanche légère en dentelle et reprends goût à me vêtir à l'aide de tissus aux couleurs plus chaudes. Aujourd'hui il fait beau et chaud, les oiseaux chantent et créer une mélodie apaisante. Les rayons du soleil chauffent la peau de mon visage aussi claire que de la porcelaine alors que je suis assise sur le rebord de la fenêtre de ma chambre, le visage orienté vers le ciel bleu azur : aucun nuage ne perturbe celui-ci. Les cheveux tressés, j'entortille la fin de la tresse entre mes doigts et chantonne une mélodie quelconque.

Je triture ensuite machinalement les deux plaques militaires en métal attachées autour de mon cou depuis ces trois ans et soupire longuement. Mes doigts effleurent les écritures frappées dans l'acier et mon cœur se serre. Trois ans ont suffi pour que ce dernier se soigne par lui-même et arrête de saigner sans cesse. Le chagrin, la peine et la peur ont fait partie de ma vie et continuent d'animer les cauchemars qui me perdent durant mes nuits oubliées. Et pendant trois ans j'ai espéré revoir Nikolaus un jour, j'ai prié sans cesse le bon Dieu afin qu'il me vienne en aide mais en vain. Je n'ai toujours pas de nouvelles et je commence doucement à perdre espoir de le retrouver vivant.

L'amour m'a sauvé maintes et maintes fois et je m'y accroche comme une bouée de sauvetage. Quand bien même la certitude de revoir le germanique un jour s'évanouit, je veux croire en lui. Il me reviendra sain et sauf et nous pourrons vivre une seconde vie ensemble. Nous nous le sommes promis, je n'oublie pas. L'affection que j'éprouve à son égard me maintient en vie. Peut-être pense-t-il à moi dès lors que je songe à lui ?

Ça paraît si irréaliste... Et si je me mentais à moi-même pour faire durer cette espérance ?

La solitude berce mon quotidien et me frappe de plein fouet. Je me perds dans la machine du temps et tout semble s'écrouler autour de moi. Alors je me contente de vivre au jour le jour, le cœur frémissant difficilement dans ma cage thoracique. Arriverai-je à retrouver le sourire ? Et si Nikolaus faisait de nouveau irruption dans ma vie du jour au lendemain ? J'ai besoin de ses bras, de ses baisers, de son regard me détaillant avec affection et de son sourire contagieux. Ce n'est pas fini nous deux, c'est douloureux mais tout est possible, non ?

Nos Cœurs ContrairesOù les histoires vivent. Découvrez maintenant