- Ma chérie, je pense qu'il va falloir qu'on discute.
Je lève les yeux vers ma mère, qui me regarde d'un air solennel. Mon frère, à ses côtés, s'esclaffe plus ou moins discrètement alors qu'il mâche sa bouchée de lasagnes.
- Quoi ?
- Pas besoin de paniquer, tu as un truc à te reprocher ? Me rétorque mon frère avec l'envie bien évidente d'éclater de rire.
- Alors toi, tais-toi. Commence à essuyer la sauce tomate de ta bouche, on pourra discuter après.
- J'ai peut-être de la sauce partout, mais ce n'est pas à moi que maman veut parler !
- Sinon tu ne veux pas aller retrouver ta copine ?
- Alors déjà, ce n'est pas ma copine, mais ma femme. Et puis, tu peux aller te faire voir tu sais où.
- Tu es sûr de ça ? Parce que moi je connais bien un endroit qui...
- Vous voulez bien vous taire tous les deux, pour une fois ?
L'air exaspéré de ma mère m'empêche de continuer ma phrase, dont j'étais pourtant fière. Je ravale les mots voulant sortir de ma bouche et souris gauchement à ma mère, tout en frappant Pierre dans les tibias. Je le vois réprimer un gémissement de douleur, alors qu'il se masse la cheville avec une grimace. Prétextant une envie de soulager sa vessie, mon frère se lève, ce qui semble pousser ma mère à poursuivre.
- Tu sais que je t'aime ? Et ce, peu importe ce que tu feras dans ta vie ? Et que je pense être une personne assez ouverte ?
D'intriguée, je deviens paniquée par la conversation qui semble se profiler. Ma mère prend des gants, ce qui ne lui ressemble pas du tout. Ces derniers mois lui ont permis de beaucoup évoluer dans sa façon de voir la vie et de l'appréhender. Cependant, j'ai toujours eu pour habitude d'avoir des conversations franches et sans détours avec elle. Mes mains soudain devenues moites, je la laisse patauger encore un instant, ne sachant pas vraiment quoi répondre.
- Je sais que notre famille est loin d'être parfaite, je ne t'ai pas donné un père idéal, loin s'en faut. Mais malgré tout, je suis plutôt fière du cocon que nous nous sommes construits tous les trois. Et...
- Bon maman, crache le morceau.
Je la vois me regarder gravement, et inspirer longuement avant de me lancer comme une bombe :
- Ma chérie, es-tu lesbienne ?
Je ne sais pas à quoi je peux bien ressembler à cet instant mais je m'en fais une image plutôt ridicule. La bouche ouverte, les yeux fixés dans le vide, les mains posées sur la table. Je me reprends et m'entends bafouiller une suite de mots presque incompréhensibles.
- Quoi ? Beuh... Que... Ah ! Non ! Bien sûr que non...
Je me sens ridicule de réagir de cette manière. Cette perche tendue était une aubaine pour moi qui n'avait toujours pas osé en parler à ma plus proche famille. Je regrette aussitôt mes paroles, mais je ne peux pas revenir en arrière. Le regard de ma mère se fait plus doux. Un éclair traverse ses yeux, je ne réussis pas à y déceler le soulagement ou l'incertitude. Un peu honteuse, je baisse les yeux, alors que je sens mes joues rougir furieusement.
- D'accord. Oublie ça alors ma puce, mais n'oublie par contre jamais que je t'aime.
Elle m'adresse un sourire d'une éclatante douceur, d'une bienveillance qui me réchauffe le cœur et inonde mon âme d'une chaleur que seule ma mère peut me faire ressentir. Tout me paraît idiot à présent. Ce secret que je garde, cet embarras qui m'assaille malgré mon envie d'assumer qui je suis. Et surtout, cette porte que je lui claque au nez. Elle se lève et commence à débarrasser la table, alors que je reste toujours assise, fixant mon verre rempli d'eau. La surface lisse et transparente ondule sous l'effet de la table qui bouge légèrement. Une pile d'assiettes dans les mains, ma mère passe à côté de moi dans un silence confortable. Je n'hésite plus, je ne pourrais jamais être autant en sécurité qu'à cet instant, alors pourquoi retarder les choses ?
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Mon triangle d'or
RomanceQu'est-ce que le triangle d'or ? En mathématiques, c'est une valeur de proportion. En Arts, il est l'expression de l'esthétisme pur. Mais plus largement, certains le considère comme la divine proportion, l'équilibre ultime. Une vieille femme décide...
