Première veillée de Noël

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Heureusement le lendemain reprenait la routine habituelle. J’avais réussi à me rendormir malgré le cauchemar et l’apparition de Maya. Je n’avais pas suivi son conseil, je ne savais pas s’il fallait que je lui fasse confiance. J’ai passé les jours suivants en compagnie d’Abigail, comme tous les jours, bien que je sentisse que quelque chose la préoccupait. Elle voulait me suivre partout, elle sortait faire les courses avec moi et restait derrière la porte lorsque je faisais ma toilette. Elle savait quelque chose sur ce que le docteur William avait dit, ou elle se doutait de ce qui dérangeait le collègue de son mari.
Cela dit elle avait raison d’être inquiète, moi-même je ne me sentais pas rassuré-e. Peut-être était-ce à cause de William et Maya, les deux m’avaient rendu-e légèrement paranoïaque lorsque je sortais. Je scrutais chaque coin de rue, chaque ruelle sombre, chaque habitant dont la tête ne me revenait pas. J’avais peut-être raison de m’inquiéter à ce point car je me sentais observé-e dès que je posais un pied en dehors de la maison, cela venait peut-être de mon comportement soudainement étrange.
Les jours s’écoulèrent dans ce sentiment de légère paranoïa constante. Le mois de décembre arriva et, avec lui, mon tout premier Noël au 19e. J’appris que le 26 était également férié depuis une quinzaine d’années. Cela ne me servait pas à grand-chose mais j’étais toujours content-e d’en apprendre un peu plus sur cette époque où je vivais. Monsieur Lewis avait rapporté un arbre de Noël du marché. D’après Abigail c’était le premier qu’ils avaient, apparemment c’était une denrée rare ici, cela n’était réservé qu’aux personnes aisées voire très riches. Notre sapin n’était ni très gros, ni très grand, ni très épineux. Nous l’avions découvert du mieux que l’on pouvait, cela ajoutait un peu de gaieté et l’esprit de Noël dans la maison. La fête n’était plus qu’à quelques jours. Jour après jour je me sentais vraiment chez moi dans cette maison, cela venait peut-être du fait que monsieur Lewis et Abigail s’occupaient beaucoup de moi, me surprotégeant par moments. Je n’étais pas dupe, je savais qu’il s’était passé quelque chose ce fameux soir et c’était la raison de leur comportement. D’ailleurs cela me travaillait toujours autant, notamment la visite de Maya. Elle semblait vraiment venir d’ailleurs, du fait de son accoutrement mais comment avait-elle fait pour venir jusqu’ici ? Tout comme moi d’ailleurs, était-ce un coup de chance ? Le destin ? Une force mystique inexpliquée ? Un bordel pas possible serait le mot exact.
J’avais passé la journée du réveillon de Noël dans les rues de Londres, avec Abigail. Nous cherchions un cadeau pour son mari ainsi que le contenu du menu pour le soir. Les allées pavées de la capitale étaient pleines de monde. Tout le monde cherchait quelque chose pour la sainte soirée. Chacun s’organisait selon son budget, les bourgeois se battaient pour la meilleure portion de bœuf tandis que les plus défavorisés traînaient au rayon des fruits et légumes pour se concocter une bonne soupe. Abigail avait décidé de prendre un morceau de bœuf tandis que j’allais choisir une montre à gousset pour mon hôte. Le magasin dans lequel j’entrai regorgeait de ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui "antiquités". Chaque petite babiole me faisait envie. Il faut dire que depuis que j’étais ici je n’avais aucune possession matérielle excepté mon carnet (qui ne m’appartenait pas réellement). Je choisi une jolie montre en cuivre. Elle n’était pas trop chère mais elle remplissait plutôt bien son rôle et allait, j’en suis sûre, lui plaire. Le plus compliqué était ensuite de retrouvé Abigail dans les rues bondées. Je dû bousculer deux-trois personnes mais j’atteins enfin la maison. La propriétaire n’allait, de toute façon, pas tarder. Alors j’attendis, j’observais les passants. Il y avait de tout. Du grand, du petit, du mince, du gros, du pauvre, du riche… mais que du blanc. Du très pâle très souvent, montrant qu’ils devaient travailler dans un endroit clos telle une usine du matin jusqu’au soir, ne sortant que pour aller dormir pour ceux qui ne couchaient pas directement sur place. Je sais bien que c’était l’époque qui voulait ça, mais voir aussi peu de diversité ethnique me rendait un peu triste. Certaines personnes me regardaient, une demoiselle assise sur le pas d’une porte attirait forcément l’attention. Je décidais de me relever pour être moins remarquée. Cela dit j’avais toujours cette désagréable impression d’être fixée. Je cherchais discrètement du regard pour voir qui provoquait ce ressentiment. Il y avait bien deux-trois personnes étranges qui me fixaient longuement mais iels finissaient toujours par passer leur chemin. La neige commençait à tomber au fil des minutes qui passaient. La Grand Cloche de Londres venait de sonner les cinq coups de l’après-midi. Je me demandais où été passée Abigail, cela faisait au moins une heure que j’étais là, peut-être s’était-elle arrêtée pour parler avec une de ses amies. C’est ça, elle avait dû en croiser une sur le marché et elle devait boire le thé en sa compagnie en ce moment même.
Bien que je tentasse de me rassurer, je ne pouvais ignorer la petite voix dans ma tête qui pressentait un danger. J’attendis un petit peu de temps avant de partir à sa recherche, environ quinze minutes sonnées par l’horloge de la ville. Les rues étaient toujours assez remplies. Je marchais sans savoir trop où j’allais, scrutant le moindre visage, la moindre personne. Monsieur Lewis terminait souvent vers 19 h et il se trouvait à environ une heure à pieds d’ici, j’avais donc assez de temps de manœuvre pour retrouver ma logeuse. Les rues de Londres se ressemblaient toutes, il était difficile de se repérer sans connaître la ville, et comme je n’étais que depuis deux mois j’avais encore un peu de mal à savoir où j’étais. Je vis que la zone était de plus en plus industrielle, je devais sûrement me rapprocher des quais. Big Ben sonna à nouveau, six coups longs. Il me restait un peu moins de deux heures et toujours aucun signe d’Abigail. Son absence était de plus en plus inquiétante. Peut-être m’attendait-elle à la porte. Je décidai donc de retourner sur mes pas, de toute manière elle n’était sûrement pas descendue aussi bas dans la capitale, elle n’avait rien à faire près des berges de Westminster. Les toits des maisons étaient de plus en plus blancs, les flocons recouvraient le haut des lampadaires. Ces derniers s’allumaient progressivement grâce aux falotiers préposés. Je marchais rapidement malgré le froid, les rues se vidaient lentement ce qui me permettait d’en voir un peu plus. J’atteignis Regents’ Park en un peu plus d’une demi-heure quand j’entendis crier. C’était relativement proche et un sentiment d’horreur me saisit. La fatigue recouvrait mes muscles mais je trouvai un regain d’énergie dans cette peur qui m’entourait. Puisant dans ces dernières forces j’atteignis la maison d’Abigail très rapidement. La porte était grande ouverte, j’aurais pu en être content-e, cela voulait peut-être dire qu’elle était rentrée. Malheureusement je compris que tout n’était pas normal. La maison était sens dessus-dessous, les meubles renversés, comme si quelqu’un était rentré. Il y avait des objets brisés et non-identifiables. On aurait dit que quelqu’un cherchait quelque chose ou qu’on s’était battu ici. Un nouveau cri retentit. Cela venait vraiment du parc. Je sortis de la maison et entrai dans le jardin londonien.
« Où est-elle ? », fit une voix d’homme que je ne reconnus pas.
« Je ne sais pas de qui vous voulez parler. », répondit une voix aiguë mais ferme, celle d’Abigail.
Je me hâtai vers la source du bruit. La scène se déroulai près du lac que je savais être derrière Baker Street. L’homme était plutôt grand et dos à moi, il tenait une cane-épée dans sa main gauche et portait un long pardessus noir ainsi qu’un chapeau de la même couleur. Il menaçait une femme que je ne connaissais que trop bien. Celle-ci était proche de l’étendue d’eau, reculant à mesure que l’homme s’avançait.
« Abigail, nous savons qu’elle vit chez Barney et toi. Ne fais pas l’innocente et livre moi la fille. », reprit la voix grave.
« Je sais ce que vous cherchez, vous ne l’aurez pas, jamais. », rigola sombrement la jeune femme.
« Quel dommage. Moi qui pensais que tu étais un élément précieux, tu ne seras qu’un nom de plus sur la liste des oubliés. »
J’observais les deux personnes de loin, tétanisé-e et confus-e par ce qu’il se passait.
L’homme se prépara à frapper de son arme mais je hurlais pour attirer son attention. Celui-ci se retourna. Je ne pus distinguer son visage, seulement son sourire cruel.
« Emily ! Non ! Enfuis-toi ! », s’écria Abigail.
« Emily… Te voilà. », fit l’inconnu en souriant de plus belle.
Je reculais petit à petit.
« Si tu savais comme j’ai eu du mal à te trouver, mais te voilà ! »
Il tournait désormais le dos à mon hébergeuse qui en profita pour lui sauter dessus en m’ordonnant de m’enfuir en hurlant. Je finis par lui obéir alors qu’elle se battait avec la forme sombre. Je les entendis se combattre jusqu’à ce que je sorte du parc. J’entendis alors un long cri qui se tut aussitôt. Je présageais vraiment le pire mais il ne fallait pas que je m’arrête. Je continuai de courir le plus possible mais je me heurtai à une personne, ce qui arrêta ma course.
« Emily ? Mais qu’est-ce que… »
C’était monsieur Lewis qui rentrait sûrement de l’hôpital.
« Je… L’homme… Abigail… Courir… »
La peur et l’essoufflement m’empêchaient d’aligner une phrase correcte, mais il faut croire qu’il avait compris.
« Où ça ? »
Je lui indiquai Regents’ Park.
« Très bien. Maintenant cours. Va chez le docteur William, à Greenwich, c’est super important, ne te retourne pas, fais attention à toi. William Duncan, Greenwich, d’accord ? »
Je hochai la tête rapidement. Il était donc temps d’aller chez ce fameux collègue vers qui tout le monde me demandait d’aller. Mon logeur et gardien me serra dans ses bras.
« J’ai fait ce que j’ai pu, je suis désolé. »
Sur ces mots, il me lâcha et courra en direction de la dernière position d’Abigail. Je n’eus pas le temps d’être triste, il fallait à tout prix que je m’enfuis d’ici. Ignorant la fatigue et le froid, je repris ma course vers Greenwich. J’espérait sincèrement que mes protecteurs et hébergeurs allaient bien, mais le souvenir du sourire de l’homme ainsi que sa cane-épée réduisaient presque à néant tout espoir. Je ne savais pas à quelle distance était la maison du docteur mais je n’allais pas dormir avant de l’avoir atteinte.

EmilyDes histoires addictives. Découvrez maintenant