Aimee

7 2 0
                                        

Trois heures. J'avais passé trois heures à braver le froid pour rejoindre Greenwich. Mon corps entier me faisait mal lorsque je frappais à la porte de la belle maison du docteur William. Elle était située de l'autre côté de la Tamise. J'attendis plusieurs minutes avant de frapper à nouveau. La porte était plutôt grande, en chêne massif et joliment décorée d'ornements en spirale. Elle possédait un heurtoir en bronze avec une tête de fauve. Celui-ci était entouré d'une couronne de houx et sentait fort le chèvrefeuille. N'ayant pas de réponse à nouveau je commençais à perdre espoir, me demandant si j'allais dormir sur le pas de la porte, comme ces pauvres gens de Whitechapel. Je m'assis devant la maison et repensais à ma visite dans le quartier défavorisé de la ville. Lorsque j'ai rencontré pour la première fois le docteur Lewis. Mon dieu. Lui et Abigail avaient été si bons avec moi et voilà qu'ils étaient... Peut-être y avait-il encore un espoir, mais il était mince, au vu du gabarit et de l'agressivité de l'homme dont mes hébergeurs avaient tenté de me protéger. Si seulement j'avais écouté Maya dès le début, je serais venu-e ici et ils seraient encore vivant. Une larme chaude coula le loup de ma joue, mais elle se refroidissait à mesure qu'elle tombait. Je me demandais si elle allait totalement geler et rester collée à moi jusqu'à ce que je me réchauffe, ce qui allait prendre du temps étant donné la température extérieure. Je regardais autour de moi. Le quartier était assez chic, ce qui différait un peu de ce qu'il y avait aux alentours de Westminster et contrastait totalement avec Whitechapel. Cela se voyait que les habitants de ces environs étaient fortunés, pourtant le docteur William ne m'avait pas paru très riche, du moins de ce que je me souvenais. Peut-être m'étais-je trompé-e d'adresse ? J'ouvris mon carnet pour relire l'adresse griffonnée à la hâte par le médecin. Non, pourtant c'est le bon numéro, la bonne rue. Peut-être étaient-ils endormis ?
Le froid engourdissait tous mes membres déjà endoloris par les efforts physiques que j'ai pu fournir aujourd'hui. J'espérais surtout que l'homme ne m'avait pas suivi-e jusqu'ici. J'étais fatiguée, il fallait que je me repose mais je ne pouvais pas me permettre de fermer l'œil sous cette température et dans cet état, je pouvais probablement y rester (et je ne voulais surtout pas perdre cette Seconde Chance que l'on m'a donné). Alors que je sentis mes yeux se fermer une nouvelle fois, j'entendis un bruit. Je me retournais pour en découvrir l'origine. C'était la porte de l'imposant demeure qui s'ouvrait. Dans l'encadrement il y avait une jeune femme, peut-être un peu plus âgée que moi ou juste mon âge. Elle avait la peau de couleur noire, des yeux dorés, de longs cheveux frisés noirs que l'on avait forcé à rendre raide, mais qui semblait se relâcher le soir. Ses vêtements paraissaient assez usés mais étaient quand même de bonne facture, j'avais sûrement affaire à une domestique.
« Qui êtes-vous ? », me demanda-t-elle d'une voix douce comme du velours.
« J-je m'app-pelle Emily. », répondis-je, grelottant de froid, « Je viens de chez les Lewis, c'est le docteur William qui m'a demandée de venir ici. »
Je lui tendis le carnet. Je ne sais pas quelle preuve c'était censé être, sachant qu'il n'y avait ni signature ni quoi que ce soit montrant que le médecin avait écrit cette note.
« C'est l'écriture de monsieur William. », murmura-t-elle pour elle-même.
Cela semblait lui convenir car elle me fit entrer. La demeure était spacieuse, plus qu'elle ne semblait être de l'extérieur. L'entrée possédait un parquet en bois vieilli. Il y avait un porte-manteau à droite juste à côté d'une porte en acajou. À gauche il y avait une arche menant vers une pièce de vie, qui devait être le salon. Un magnifique sapin trônait non loin d'une cheminée, dans lequel quelques chaudes braises subsistaient encore. Il y avait deux fauteuils marrons, presque neufs, et un tapis rouge. Des cadeaux de toute taille reposaient au pied de l'arbre décoré. Nul doute que je venais d'arriver dans une maison assez riche. L'entrée se poursuivait sur un escalier en bois surmonté de portraits de famille. Les marches menaient vers un étage recouvert d'une moquette. Celui-ci possédait un second ensemble de marche débouchant sur un troisième plancher. D'après ce que je pouvais voir, il y avait une famille avec au moins deux enfants. La cuisine était sûrement derrière la porte du rez-de-chaussée et la salle à manger à côté du salon. La pièce située au bout de l'entrée, derrière l'escalier devait être une salle de bain ou la chambre des parents. Chaque pièce était éclairée par des appliques murales, que je supposais être serties de bougies.
« Venez vous réchauffer, miss Emily. », proposa la jeune fille.
« M-merci. »
Je frottais mes mains pour avoir un semblant de chaleur mais il faut avouer que rien ne valait un bon feu de cheminée. Je m'approchai de l'âtre qui était suffisamment chaud pour dégeler mon corps.
« Je n-n'ai pas eu l'occasion de connaître votre nom. »
La servante s'inclina.
« Aimee, miss, je m'appelle Aimee. Vous êtes ici chez William Duncan, mais je suppose que vous le saviez déjà et dans ce cas-là je vous manque sûrement de respect en le disant. »
Je sentais que le bout de mes doigts était moins engourdi, je pouvais à nouveau les bouger.
« Vous n'avez pas besoin de me vouvoyer ni de m'appeler miss. », répondis-je avec un sourire, « Nous devons avoir le même âge et je ne pense pas être plus riche que toi. »
Elle se figea un instant.
« Oh... Je vois... Emily, donc ? »
Elle semblait bien plus détendue. Je lui souris en m'inclinant.
« C'est ça, Emily Nightingale. »
« Aimee McKenzie. »
Elle sourit à son tour et je pouffai de rire.
« J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ? », demanda-t-elle en penchant la tête.
« Non, non pas du tout. C'est juste que vous― »
« Tu. », me coupa-t-elle.
« Tu, excuse-moi, tu sembles bien plus détendue. »
« J'ai toujours du mal avec les gens, je suis souvent stressée, surtout que les personnes riches sont souvent ingrates et condescendantes. »
Elle regarda autour d'elle.
« Ne dis jamais à monsieur William que j'ai dit ça. »
Je lui promis en posant l'index sur mes lèvres.
« Ne t'inquiète pas, ton secret est bien gardé... Et je suis assez d'accord. »
« Mais au fait, d'où viens-tu comme ça, en cette nuit de Noël et par ce froid. »
« Regents Park. »
Elle écarquilla les yeux.
« C'est au moins à... »
« 3h de marche à peu près, oui, j'ai remarqué. J'étais... »
Je marquais une pause. J'avais le sentiment que je pouvais lui faire confiance mais par mesure de précaution je décidais de ne pas tout lui dire directement.
« J'avais des problèmes là-bas mais le docteur William a dit qu'il pouvait m'aider et c'est pour ça que je suis ici. »
« Je vois. »
Elle fronça les sourcils en réfléchissant.
« Je pense que tout le monde dort à cette heure-ci. Moi-même je m'apprêtais à aller me coucher, tu as de la chance de ne pas avoir débarquée plus tôt, tu serais sûrement morte de froid. »
« Oui, merci encore d'ailleurs. », répondis-je.
« Je pense que tu vas pouvoir dormir dans ma chambre. Ce n'est pas vraiment ma chambre, mais celle des aides de maison, elle se trouve au deuxième étage avec celle des cuisiniers et des domestiques. »
« Merci, merci infiniment. »
Elle avait une mine joyeuse, elle ne devait pas avoir souvent de considération.
« Je t'en prie. Je suppose que tu n'as pas de vêtements avec toi, à part ta robe. »
Je secouai négativement la tête.
« Je pense avoir ce qu'il faut, suis-moi. »
Elle éteignit le feu avec le fond d'une cruche d'eau, souffla sur les bougies du couloir et monta les escaliers, s'assurant que je la suivais, un bougeoir à la main. Elle gravit les étages jusqu'à arriver à notre destination. Tout était éteint donc je ne pus pas voir distinctement l'agencement de l'endroit. Je sentais, cependant, une odeur de bois ancien. Grâce à la lumière je distinguais la forme triangulaire du toit, le deuxième étage devait être directement sous les combles. Cela devait expliquer pourquoi j'avais une légère vapeur qui s'échappait de mes lèvres à chaque expiration. Arrivée au fond du couloir, Aimee ouvrit une porte en s'engouffra dans la pièce. Ce devait être sa chambre et celle où j'allais passer la nuit.
La chambre n'était ni grande ni petite. Au mur de gauche il y avait une tapisserie, vieillie par le temps et effilée à certains endroits, ornée de motifs floraux. Le mur en face de la porte était nu à l'exception d'une fenêtrer fermée par des battants en bois. Celui de droite avait également une tapisserie qui semblait avoir été restaurée, celle-ci représentait un jeune couple au milieu d'un champ. La dernière cloison, celle où se trouvait la porte, était peinte en rouge sombre et il y avait un tableau d'une nature morte, sans cadre, accroché. Contre le mur de gauche se trouvait un lit deux places, lui aussi ancien, entouré de deux vieilles tables de chevets surmontées chacune d'un bougeoir. Il y avait également une armoire en bois de l'autre côté de la pièce. Enfin, sur le sol, était posée une moquette jaunie par le soleil à certains endroits. Le tout sentait l'ancien et un peu le renfermé, mais cela n'avait pas l'air de déranger Aimee. Elle se dirigea vers le côté du lit le plus proche de la fenêtre et y posa sa source de lumière.
« Il y a des vêtements dans l'armoire. », me chuchota-t-elle en m'indiquant le meuble en bois.
Je me dirigeai donc vers celle-ci et l'ouvrit. Une forte odeur de naphtaline en émanait, sûrement pour éloigner les mites. Il y avait toutes sortes de vieux vêtements, cela devait être des habits que personne ne mettait. J'entendis la jeune servante derrière moi enlever ses vêtements, j'en profitai pour regarder ce que contenait la garde-robe. Après quelques minutes passées devant, je choisis une chemise de nuit blanche, tâchée à un endroit, et enlevais ma robe mouillée par la neige fondue. C'était agréable d'enfiler un vêtement propre, sec et un peu plus chaud. Je me retournais vers ma colocataire qui semblait avoir le regard fuyant. Je m'approchai du lit en lui souriant. Celui-ci était ancien, comme le reste. La couverture était abîmée aux extrémités mais semblait tenir la taille du matelas. Ce dernier était assez abîmé et devait manquer quelques ressorts, mais c'était bien plus confortable que quelques piles de vêtements sur un plancher. Le cadre du lit était en bois vermoulu mais était encore assez solide pour qu'on puisse y dormir. J'avais l'impression de voir mon ancien corps dans cette chambre, une apparence hideuse, mal entretenue et bancale qui cachait quelque chose qui fonctionnait plutôt bien et avait juste besoin d'un petit coup de pouce pour être sublime (même si le coup de pouce chez moi était un phénomène que je ne comprenais toujours pas). Je me glissai dans les draps, plus chauds que la pièce en elle-même. Cette chaleur s'expliquait sûrement par la bouillotte glissée par Aimee juste avant que j'arrive. Celle-ci se coucha à son tour après avoir éteint la bougie.
« Demain il va falloir annoncer à monsieur William ton arrivée. », murmura-t-elle.
« Oui. », acquiesçai-je, « Tu saurais si je pouvais travailler ici ? Il me faut absolument un endroit où rester. »
« Tu n'as pas de famille ? »
« Non. », répondis-je, « Ils sont morts. »
« Je suis désolée... On verra avec madame Mary, c'est elle qui gère le personnel et elle aura sûrement besoin de quelqu'un pour les enfants. »
Je n'avais aucune expérience avec les enfants mais j'avais un besoin urgent d'être en sécurité dans une grande maison alors j'acceptais.
« D'accord, on verra demain. »
« Demain oui... »
Avant de me laisser emporter par la fatigue, je repensais à ce qu'il s'était passé juste avant de me coucher.
« Au fait, pourquoi avais-tu l'air gênée quand j'ai fermé l'armoire ? », lui demandai-je.
Il y eut un silence de plusieurs longues secondes au terme duquel elle déclara :
« Bonne nuit. »
Je la sentis se mettre dos à moi alors je répondis à mon tour :
« Bonne nuit... »
Je fermai les yeux et sombrai enfin dans le sommeil.

EmilyOù les histoires vivent. Découvrez maintenant