Docile comme à son habitude, Kiaris ne bougeait pas d'un poil, patientant tranquillement tandis que sa cavalière se démenait pour grimper sur son dos. Énith en avait plus qu'assez de ce bras en écharpe. Elle était devenue plutôt habile et parvenait en général à se débrouiller avec une seule main. Pourtant ce matin-là, la fatigue l'avait rattrapée, et les gestes lents de son corps endormi ne s'avéraient que peu efficaces.
Elle avait laissé les rênes pendre mollement sur l'encolure de sa monture et tentait de mettre son pied gauche dans l'étrier. Mais sa jambe droite tremblait de fatigue, sa main valide ne savait pas si elle devait guider l'étrier qui se retournait sans cesse ou s'agripper à la selle pour l'aider à se hisser, et elle ne parvenait qu'à s'épuiser un peu plus. Elle finit par lâcher un juron, exaspérée, et Kiaris renâcla comme pour la rappeler à l'ordre. Elle lança un regard autour d'elle. Ses compagnons terminaient de se préparer à reprendre la route et ne semblait pas faire attention à elle. Tant mieux. Elle n'avait pas envie qu'on la surprenne dans un tel état de vulnérabilité.
Depuis la venue du Renard et du discours racoleur de Johol, les nuits avaient été agitées, troublées par des cauchemars et interrompues par des réveils en sursaut. Des images fantasmées du puissant être noir dont Hoaren avait parlé se mêlaient dans ses songes au souvenir cruel et horrifiant du trépas de son père, ne lui laissant aucun répit. Les journées de voyage restaient éprouvantes pour son corps encore blessé, et ces nuits mouvementées ne lui permettaient pas de récupérer convenablement. Quant à Johol, qui chevauchait désormais en tête de la troupe, fier comme un coq, sa seule présence lui causait une telle angoisse qu'elle se renfermait sur elle-même un peu plus chaque jour.
Et ce matin-là, si épuisée qu'elle n'arrivait même plus à se hisser sur son cheval, elle eut une furieuse envie de pleurer. Ils n'avaient même pas encore quitté les montagnes. Jamais elle ne parviendrait à destination en un seul morceau. Ou en tout cas, avec sa dignité intacte. Elle en avait déjà plus qu'assez. Elle colla son front contre l'encolure de Kiaris et inspira longuement pour empêcher les larmes de couler.
– Je vais vous aider, Mademoiselle. Donnez-moi votre jambe.
Énith sursauta. Le soldat Mordan s'était approché en silence et se tenait près d'elle, les mains croisées pour former un marchepied. Troublée de s'être ainsi laissée surprendre, Énith ne réagit pas immédiatement. Elle passa sa main sur ses yeux rougis, puis dans sa chevelure en bataille, regrettant soudainement d'avoir envoyé balader Amèle qui avait proposé de la coiffer, à son réveil. Cette femme avait la douceur d'un grizzli affamé, et Énith préférait encore garder les cheveux lâches plutôt que subir une telle torture de bon matin. Elle se demanda soudain de quoi elle pouvait bien avoir l'air, si peu apprêtée...
Sentant son hésitation, Mordan se redressa légèrement.
– Pardonnez-moi, je ne voulais pas être présomptueux, Mademoiselle. Mais ce ne doit pas être évident de monter à cheval avec une seule main valide.
– Effectivement, confirma Énith. Je me débrouille moins bien ce matin.
Le soldat ne répondit pas et se contenta de renouveler son offre en rabaissant ses mains, paumes ouvertes. Énith lui accorda un sourire reconnaissant et le laissa saisir sa jambe. Sans effort, il l'aida à se hisser sur son cheval et, une fois en selle, lui présenta l'étrier avant de lui proposer de vérifier les sangles. Elle le laissa faire, observant le soldat tourner autour de Kiaris avec des gestes précis. Il avait le teint pâle des hommes des montagnes, les yeux en amande, des mains robustes et de longs cheveux châtains ramenés en queue de cheval sur sa nuque.
Même lui prend plus soin de son apparence que moi, pensa la jeune fille. Ma mère serait mortifiée.
Mordan releva finalement la tête vers elle :
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Valacturie - T2 Les assassins d'Alistar
FantasiaÉnith et Léonor sont sur les routes. L'une cherche sa place au sein du convoi qui la mène vers la capitale, l'autre s'efforce d'étendre son don vers d'Autres Mondes avant d'atteindre les montagnes. Mais leurs voyages seront semés d'embûches. Une obs...
