Un murmure désapprobateur parcourut l'Assemblée, visiblement gênée de la façon dont Lasthyr présentait ce Valacturien. Thol se leva de nouveau :
— Cette identité n'est plus la sienne depuis des siècles !
— C'est pourtant ce qu'il est, au fond de lui.
Pour la première fois, Alistar détourna ses yeux dorés et remua légèrement les épaules, visiblement mal à l'aise.
— Vois-tu, Léonor, lorsque les peuples avancés dont nous faisons partie ont contré les folles offensives du Roi Rodrich et décidé de bannir l'humanité, un problème s'est posé à nous : que faire de son héritier ? De son fils unique ? Âgé de quinze ans, orphelin de mère, il était à la fois une âme innocente et un élément gênant dans notre volonté de modifier l'Histoire et la mémoire humaines. Laisser l'héritier de Rodrich, même avec de nouveaux souvenirs et une nouvelle identité, nous semblait bien risqué. Jouer avec le temps et l'Histoire n'est jamais aussi définitif que l'on pourrait l'espérer. Des résidus de l'ancien monde nous ont échappé ; comme par exemple, ton don et celui de ton père, Léonor. Vous avez hérité d'une magie, la télépathie, qui aurait dû disparaître il y a mille ans et qui a refait surface dans votre famille, pour une raison qui nous échappe. Nous ne pouvions prendre le risque qu'un résidu de mémoire se réveille au sein de la descendance de Rodrich. Les conséquences auraient été terribles.
Léonor était suspendue à ses lèvres, tout comme le reste de l'Assemblée qui semblait découvrir cette histoire pour la première fois. Ou peut-être les Valacturiens faisaient-ils face à un choix qu'ils n'avaient pas voulu reconsidérer depuis fort longtemps.
Lasthyr poursuivit tout en déambulant au centre de la salle :
— Alors que faire ? Le tuer ? Comme je te l'ai dit, les Valacturiens ne tuent pas. C'est une abomination à laquelle nous nous refusons. Il n'est du ressort d'aucune créature vivante de décider de renvoyer un âme incarnée dans le Grand Tout. Alors, après de longues délibérations, une seule issue nous a paru louable et raisonnable : permettre à l'âme d'Alistar de nous rejoindre à Valacturie, de s'incarner ici dans notre monde, de poursuivre son existence parmi nous jusqu'à ce qu'il décide de repartir.
Lasthyr reporta son regard sur Alistar, qui la dévisageait avec un visage toujours aussi neutre.
— Nous ne lui avons pas ôté ses souvenirs. Nous avons considéré que changer de corps était une épreuve suffisamment lourde. Nous espérions qu'en le traitant comme l'un des nôtres, qu'en lui donnant accès à nos savoirs et nos sagesses, son humanité se dissiperait rapidement. Qu'il comprendrait nos décisions et deviendrait pleinement l'un des nôtres. Pendant mille ans c'est ce que nous avons cru. Fiers de notre choix que nous considérions comme noble, nous avons pensé avoir fait à Alistar un cadeau inestimable en lui offrant la possibilité de vivre parmi nous. Je sais, maintenant, que nous nous sommes fourvoyés.
— Vous l'avez désincarné de son corps humain de force.
— Oui.
— Ça s'appelle le tuer.
— Non, c'est...
— Si, Lasthyr. Appelle ça comme tu veux si tu veux te rassurer. Mais vous avez arraché son âme à son existence humaine. Vous avez joué aux dieux. Que son âme se trouve à Valacturie ou dans le Grand Tout, quelle différence ? Vous l'avez tué.
Lasthyr se tut, se figea, et à travers ses yeux Léonor posa un regard complètement différent sur le Valacturien qui lui faisait face. Elle avait presque de la peine pour lui, malgré tout ce qu'il lui avait fait subir. Comment avait-il vécu sa transition forcée ? Qu'avait-il bien pu ressentir alors ? Elle ne pouvait qu'imaginer que, malgré la sérénité qui était l'apanage habituel des Valacturiens, il avait dû subir une tempête émotionnelle indicible, qu'aucun de ses semblables ne pouvait imaginer. Il avait dû se sentir désespérément seul.
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Valacturie - T2 Les assassins d'Alistar
FantasyÉnith et Léonor sont sur les routes. L'une cherche sa place au sein du convoi qui la mène vers la capitale, l'autre s'efforce d'étendre son don vers d'Autres Mondes avant d'atteindre les montagnes. Mais leurs voyages seront semés d'embûches. Une obs...
