Chapitre 20 : Chose

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Le sifflement du train me parvint quelques secondes après qu'un homme de main m'ait enfermée dans le wagon. La température ambiante me réchauffait tant bien que mal alors que mes yeux convergeaient vers les différents murs, le mobilier et les issues à ma disposition. Clouée au sol, je restai pourtant hébétée, les bras pendant.

Après avoir accepté la proposition de Clyde - si nous pouvions appeler cela ainsi, le fourgon s'était arrêté dans un immense espace industriel, bétonné au centimètre près. Les hangars délabrés et les vieilles usines aux vitres brisées m'avaient laissée deviner que nous nous trouvions dans une zone désaffectée que Clyde avait sûrement réaménagé pour les besoins de son réseau. Les bâtiments étaient alors entourés d'énormes camions noirs, de voitures de luxe et de remorques bâchées. Des hommes allaient et venaient, emportant sur leur dos des sacs et des cartons qui devaient renfermer tout sauf quelque chose de légal. On m'avait intimé de sortir, prenant soin à ne pas me faire tomber alors que mes mains étaient toujours liées par des entraves serrées. Clyde avait observé mes faits et gestes et j'avais noté la distance que gardaient ses hommes avec moi. Un seul contact et des têtes tomberaient. J'étais intouchable, désormais.

Les lieux étaient pourvus d'un énorme muscle ferroviaire, vieux de plusieurs dizaines d'années, mais visiblement en état de fonctionnement. Et à quelques pas se trouvait le train le plus beau et le grand que j'avais vu. Il sortait tout droit des années vingt. Rutilante et brillante comme une pierre d'obsidienne, la peinture ne présentait aucun défaut. Les roues étaient aussi grandes que moi. Les vitres teintées ne laissaient rien apercevoir depuis l'extérieur mais une propreté inégalée semblait investir chaque centimètre carré de son intérieur. Les coffres d'appareillage en métal noir s'arquaient en oblique au bout, permettant aux gravillons entourant les rails au sol de s'y refléter. Chaque détail, chaque finition avait été pensé pour marquer une démonstration de puissance. Ce géant sombre était de toute dernière technologie malgré son paraître vintage.

En l'observant, j'avais rapidement compris qu'il m'emmènerait directement jusqu'à Miami. Dès que je m'engouffrerais dans l'habitacle, ma vie à New York ne serait plus qu'un vieux souvenir. À cette idée, j'avais retenu mes jambes de partir en courant, mais mes mains moites et les sueurs froides qui faisaient leur apparition dans mon dos et ma nuque malgré le vent glacé étaient incontrôlables. Avant de me quitter, Clyde avait délié la corde de mes poignets et m'avait murmuré à l'oreille qu'il ne tarderait pas à revenir me voir pour démarrer le "dressage". J'étais terrorisée.

La pièce dans laquelle je me trouvais était d'un luxe et d'une opulence ostentatoires. Le velours bleu des sofas, l'acajou du mobilier, le marbre sombre de la fausse cheminée, le Crystal des vases et du lustre, les dorures peintes sur les moulures au plafond, les candélabres en or perchés sur les buffets massifs... Tout était excessivement hors de prix et d'un raffinement inégalé. Ma robe paraissait vulgaire dans un tel espace. Mes cheveux en désordre et mon maquillage fichu devaient sûrement apporter un contraste fort ironique.

Les fenêtres étaient barricadées avec des planches en bois. Impossible de voir ce qu'il se passait à l'extérieur, ni le chemin que le train emprunterait. Bien sûr, Clyde avait pensé à tout.

Une seconde plus tard, le train se mit en branle. Le moteur roucoulant fit doucement trembler les objets en verre dans la pièce. Mes jambes recevaient tant ses vibrations qu'elle remontaient jusqu'au bout de mes doigts froids. Lorsque je sentis le train partir, la panique me submergea.

Ça y est.

C'était réel.

Ce n'était pas un cauchemar. J'étais bien dans un foutu train, enfermée par un ex proxénète et atteint mentalement, condamnée à le servir pour le reste de ma vie. Loin de Priam, de son regard si dur et si doux à la fois. Loin de ses bras réconfortants et du grain rauque de sa voix. Loin du timbre de son rire et de ses grondements matinaux. Loin de tout le bonheur qu'il m'apportait. Peut-être qu'il était malade à en crever, mais j'avais eu l'espoir et l'impression que cela aurait enfin pu fonctionner entre nous.

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