Chapitre 1 : Le sang

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La vie estudiantine est un kaléidoscope. Elle éclate en mille couleurs, mille saveurs, mille douleurs. On y croise des sourires lumineux, des yeux cernés par les nuits blanches, des corps fatigués mais en mouvement, toujours.

Dans cette vie, tout se joue à la fois dans les salles de cours, les amphis bondés, les TD somnolents… mais surtout dans ces espaces interstitiels que sont les cités universitaires, les couloirs des pavillons, pardon, des villages, comme on dit à l’Université Gaston Berger. C’est là que la vraie histoire se tisse : dans les causeries, dans les repas pris à la hâte, dans les rires collectifs et les silences solitaires.

Je suis là, assis tranquillement, savourant cette vie avec l’œil de l’observateur, le cœur d’un écrivain, et la faim d’un étudiant. Dans ma poche, trois tickets de restauration : un vert et deux rouges. Précieux sésame pour survivre à ce mois qui traîne ses 29 jours interminables, mois creux, mois assassin où chaque étudiant jongle avec ses moyens de fortune. Fin de mois, c’est toujours le même refrain : les ventres grondent, les comptes  pleurent, et les regards se font lourds à la caisse du resto U.

Mais je tiens. Je me débrouille. Comme toujours. Ma famille, elle, ne s’inquiète pas : l’université, c’est l’eldorado, pensent-ils. Lieu de réussite, d’émancipation, d’avenir tracé.

Ils ignorent les creux, les nuits de doute, les repas sautés, les amitiés toxiques, les dérives qu’on croise ici. Ils ne savent pas que sous les néons des amphis, sous les rideaux poussiéreux des chambres de cité, il y a des cœurs qui battent à vide. Mais moi, je connais cette vérité. Et je l’écris.

Écrire, voilà mon refuge. J’ai trop aimé les lecteurs qu’ils sont ; ils ont trop apprécié l’écrivain que je suis. C’est un pacte, presque sacré. Quand je trace une phrase, je sens leurs yeux la suivre. Quand ils commentent, je les sens m’embrasser. Eux et moi, c’est une ivresse lente, un amour inexplicable.

Sentiments partagés, chevauchés dans l’imaginaire. Parfois, je tombe en léthargie avec eux, comme si nous explorions ensemble une autre face du monde. Ces lecteurs, je les aime. Moi Issaga vous aime.

L’université est une mosaïque contradictoire. Elle est l’univers des cités, le monde de la liberté, le temple de l’excellence… mais aussi le milieu de la perversion, la fabrique du décrochage. Tout y est, côte à côte, dans une cacophonie étrange.

J’ai eu la chance d’être accueilli par un ancien : Saliou Seck. Gentil, disponible, apprécié de tous. À première vue, il inspirait confiance. Mais, dit-on, l’apparence est trompeuse. Moi, j’ai eu la chance de tomber dans une chambre où régnaient calme, piété, solidarité. C’était presque un cocon.

L’organisation du quotidien me rassurait : tours de ménage, partage de repas, entraide dans les révisions. Tout semblait en place pour que je réussisse.

Mais l’écueil, toujours le même, guettait : la liberté. Cette liberté, vaste, douce et piégeuse, qui enivre les nouveaux venus. On arrive avec la tête pleine de rêves et on se noie parfois dans les flots de tentations. On fait la fête, on se fout de tout, on reporte les révisions au lendemain. Après tout, c’est ça aussi l’université : chacun cherche son bonheur, chacun forge son destin, parfois dans l’excès.

Le bonheur, ici, se joue dans l’attente. Attente des bourses, attente des résultats, attente de la fin du mois. Mais aussi attente des désirs plus intimes : reconnaissance, amour, réussite sociale. Notre bonheur dépend de ces attentes, de leur réalisation  ou de leur frustration. Parfois, il surgit de l’inattendu : un mot d’ami, un sourire furtif, une rencontre imprévue.

Hier, nous attendions aujourd’hui. Aujourd’hui, nous attendons demain. Et parfois, le poids de ces deux pôles nous oblige à vivre plus intensément le présent. Alors je me dis : n’attendons pas demain. Agissons, maintenant.

Cet après-midi-là, j’avais prévu d’aller voir un ami. Moi, je résidais au Village G ; lui, au Village A. Loin, très loin, de l’autre côté du campus. À l’UGB, on ne parle plus de pavillons mais de villages, chacun avec sa réputation, son identité. Je lui envoie un texto pour l’adresse. Sa réponse tombe : 16G5A.

J’hésite. Demain, j’ai TD. Est-ce bien raisonnable de me déplacer ? Ne devrais-je pas rester pour préparer mes cours ? Mais la première sortie crée toujours l’habitude, celle qui gâche tout. Alors je me lève. J’irai.

Je déteste sortir. Les regards des filles m’énervent. Leurs tenues vestimentaires, encore plus. Pas elles, mais le système autour d’elles, les regards lourds qui pèsent sur elles, les jugements, le sexisme ordinaire. Le pire, c’est de naître femme dans ce monde où l’homme se croit roi. Macho, musclé, prétentieux, bavant sur chaque silhouette qui passe. Je les vois, ces meutes d’étudiants-loups, le regard collé aux décolletés, aux jeans serrés, aux soutiens-gorges devinés sous des tissus fins. Une chasse invisible. Et je me dis que beaucoup de filles tombent ici, pas par manque d’intelligence, mais à cause de ce climat qui use, qui ronge, qui les isole.

Enfin, j’arrive au Village A. Le soleil décline, la poussière s’accroche à mes chaussures. Je cherche le bloc indiqué, monte les escaliers fatigués. Je frappe. Silence. Pas un bruit. Pas un rire, pas un ventilateur qui ronronne. On dirait un cimetière.

Je frappe encore. Toujours rien. Je tente de pousser doucement la porte.

— Y a quelqu’un ?

Des pas approchent, lents, traînants. Une voix, derrière la porte :

— Qui est-ce ?
— C’est moi, Issaga Diop !
— Frère… repasse plus tard, s’il te plaît.
— Oh non, jamais ! Je ne me suis pas déplacé pour que tu me balances des conneries. J’entre.

La porte s’ouvre.

L’odeur

Une odeur me frappe aussitôt. Lourde. Ferreuse. Ça sent… le sang. Mes narines se crispent. Mon estomac se serre.

— C’est quoi cette odeur, bro ?

Mon ami baisse la tête. Ses yeux brillent. Sa voix tremble.

— J’ai… j’ai tué la fille, murmure-t-il.

Je reste figé. Un frisson glacial me traverse. Le monde se brouille.

Du sang. Du sang partout. Des éclaboussures sur le sol, sur les draps, sur ses mains. La pièce semble étouffer sous cette odeur métallique. Mon cœur cogne dans ma poitrine. C’est la première fois que je suis si proche d’un cadavre.

— Calme-toi, que s’est-il passé ?

Il sanglote. Ses mots sortent par fragments.

— On… on se taquinait. Puis… c’est allé trop loin…

Je tremble. Mes jambes refusent d’avancer. Mon esprit refuse de comprendre. La réalité me gifle : une vie vient de s’éteindre. Ici, dans une chambre d’étudiant. L’université, temple de savoir, est devenue théâtre de drame.

À suivre…

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