Double Jeu Chapitre 25

7 1 0
                                        

Silence.

- C'est bien, nous avançons.

- C'est-à-dire ?

- Vous admettez que vous n'êtes pas née avec cette colère, c'est une très bonne chose. De plus, je n'ai aucun doute sur le fait que vous pouvez devenir l'enfant du siècle. Vous avez un esprit brillant. Ne ruinez pas votre vie en tuant quelqu'un.

- N'avez-vous donc pas compris qu'il est déjà trop tard ? Plus rien ne peut me faire changer d'avis.

- Je pense au contraire que vous ne passerez pas à l'acte.

- Pourquoi ça ?

- Vous savez que la vengeance ne pansera pas vos plaies.

- Vous semblez bien sûr de vous.

- Lors de notre deuxième séance vous avez dit que ce meurtre serait votre vengeance... envers les adultes, si je comprends bien.

- Pas tous les adultes. Une seule personne en particulier.

- Qui est-ce ?

- Le responsable de tout.

- Le ?

- Il. Un homme.

- Tout ?

- Tout.

- Je suppose que vous n'en dirait pas plus.

- Correct.

- C'est votre côté théâtral.

- Correct.

Il note en souriant.

- La manière dont vous menez votre barque est pour le moins risquée. Il serait dommage que vous couliez à pic, persuadée de pouvoir entasser davantage de cargaison.

- Je ne comprends pas. Vous divaguez, Docteur.

- Vous comprendrez, avec le temps, l'expérience, et un peu de réflexion.

Silence. Elle réfléchit. Longtemps.

- Vous sous entendez que je ne peux pas contenir mes émotions indéfiniment ?

- Exact.

- Vous pensez que ce meurtre serait en quelque sorte mon ultime implosion, le résultat de dix-sept ans de souffrances tacites et étouffées ?

- Exact.

Silence.

- Vous arrive-t-il de pleurer ?

Silence.

- Il est normal qu'au fil des séances nous creusions un peu plus en profondeur la question.

- Quelle question ?

- Ne souhaitez-vous pas trouver le « Pourquoi » ?

- Si.

- N'est-il pas le plus important de tous ? Sachez que les policiers rechercheront avant tout un mobile. Il nous faut la raison du crime pour continuer d'écrire l'histoire. L'orgueil et l'ambition ne sont pas des motifs valables. Vous avez peur d'affronter votre réalité, vous fuyez sans cesse, vous tergiversez, vous faites mille détours et contorsions pour ne pas avoir à aborder les sujets essentiels... essentiels à votre rédemption.

- Ma rédemption ?

- Vous n'avez pas à souffrir pour des actes dont vous n'êtes pas coupable. La mort de votre père, le suicide de votre mère, vous n'y êtes pour rien. Vous vous faîtes payer depuis des années. Vous vous privez de relations sociales, vous n'avez aucuns amis. Vous vous rendez exécrable, comme si vous cherchiez à être... presque abhorrée. Oui, c'est ça. Vous voulez être détestée autant que vous vous haïssez. Voilà la vérité. Vous vous haïssez. C'est pour cela que vous ne vous suiciderez pas après ce meurtre. Vous connaitrez une vie d'angoisse et de cavale... Une vie que vous ne méritez pas, et pour cause, vous êtes innocente. Je crois sincèrement que tout ceci n'est qu'un moyen de plus de vous flageller. Le fait est que vous n'êtes pas coupable. Vous entendez ? Vous n'êtes pas coupable. Pas encore ! Alors agissez tant qu'il est encore temps. Je le répéterai plusieurs fois encore : pardonnez-vous. Il est vrai que cela ne vous apportera ni la gloire, ni la reconnaissance... mais la paix. Le calme. La sérénité. La stabilité. Ainsi, ne le faites pas pour les autres, mais uniquement quand vous vous sentirez prête. Car cela exige des changements radicaux. Une révolution de l'âme. Vous en êtes capable. Faîtes-le pour vous. Oubliez cette exigence et cette rigueur. Vous en avez fait votre colonne vertébrale, mais vous n'en avez pas besoin, vous pouvez faire sans. Vous êtes suffisamment adulte pour faire choisir votre voie. Vous avez encore la possibilité de faire demi-tour. Il est encore temps. J'ai foi en vous. Vous réussirez. Allez-y. Laissez vous aller. Pleurez à chaude larmes. Vous devez soulager votre conscience, vous avez trop de poids sur les épaules. Vous vous imposer de porter tant de souffrances... vous avez énormément de courage, mais vous pouvez en finir. Vous n'avez rien à prouver, si ce n'est vous convaincre vous êtes capable de faire le bien, pour une fois. C'est une question de vie ou de mort. Pardonnez-vous.

Silence. Pesant.

- C'est un bien joli discours.

- Et ?

Silence.

- Au risque de vous décevoir, je ne donnerai pas suite à votre monologue.

- C'est dommage.

- Je sais.

- Mais ?

- J'en ai l'envie.

- Mais ?

- Je ne peux pas. Je n'en suis pas capable.

- Je sais. C'est encore trop tôt. Ce n'est pas grave.

Elle acquiesce d'un hochement de tête. Elle réfléchit. Il note.

- Docteur ?

- Oui ?

- Puis-je vous confier un secret ?

- Bien sûr, nous sommes ici pour ça. Je vous écoute.

- J'ai toujours eu peur de la mort.

- Nous sommes deux.

- Choisiriez-vous la mort au déshonneur ?

- Je ne sais pas. Selon vous qu'est-ce que l'honneur ?

- Tenir ses promesses, avoir une éthique, des convictions, un franc parlé, une volonté, un but, et ne pas s'en défaire. Jamais.

- Diriez-vous que vous avez le sens de l'honneur ?

- Disons que j'ai le sens du devoir.

- Vous ne répondez pas.

- Non.

- Ce n'était pas une question mais une affirmation.

Elle sourit.


Double jeuOù les histoires vivent. Découvrez maintenant