49. UNE CHANCE

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Ghost


Quelques heures après la victoire des Demons Squad.

Quand Lev a balancé sa bombe, je suis sûr d'avoir fait la même tête que Diablo... une seconde d'incompréhension totale. Il a gardé le secret et il a bien fait.

Et la guerre, elle, s'est arrêtée là.

Les Demons Squad et les Bad Devils ont été réunis sous un seul toit. Un pacte. Une fusion née du sang, des pertes et d'une fatigue que plus personne n'arrive à cacher. Leurs chefs prennent désormais les décisions.

Moi, je suis resté pour transmettre les dernières directives. Rien de plus. Je n'avais pas la tête à ça. Grigori m'a dit d'aller la voir. Il ne m'a pas regardé dans les yeux quand il l'a dit. Il n'en avait pas besoin. Moi non plus. J'ai juste hoché la tête. Et j'y suis allé. J'ai choisi la seule direction qui comptait encore : Elle.

Lev, lui, est retourné dans l'ombre. Comme toujours. Mais je sais. Je sais qu'il la surveille. Depuis ce jour où Conor lui a glissé un nom à l'oreille. Un seul.

Masha.

Et Lev... a trahi Diablo pour Elle.

On m'a installé un fauteuil médicalisé dans sa chambre. Ils ont proposé un lit, mais j'ai refusé. Je n'arrive pas à dormir ici. Trop de lumière. Trop d'odeurs d'antiseptique en tout genre.

Un infirmier est venu me désinfecter les plaies, m'a posé des points sans dire un mot de trop. Il m'a seulement regardé au moment de partir et a soufflé :

- Vous devriez vous reposer.

Je lui ai répondu sans réfléchir :

- Je le ferai quand elle ouvrira les yeux.

J'ai mal. Le genre de douleur sourde qui te suit partout, comme un souvenir accroché sous la peau. Mais je la préfère mille fois à cette autre, celle qui me vrille la poitrine quand je regarde son visage inerte.

Elle est là, pourtant. Là, sans vraiment y être.

Mon propre corps est en ruine, mais c'est le sien qui me hante. Ils auraient pu me soigner ailleurs. Ils auraient dû. Mais c'est Grigori qui a soufflé à l'oreille de l'équipe : "Il reste avec elle." Et ils ont obéi. Ou plutôt... ils ont compris.

Je suis son gardien. Le témoin de son souffle, de son combat, même dans le sommeil.

Bip...

Chaque clignement du moniteur est une victoire.

Bip...

Chaque seconde est une gifle au Diable.

Bip, bip, bip...

Ce bruit incessant me tape sur le système. Mais c'est aussi la preuve sonore qu'elle respire. Qu'elle est en vie. Ou du moins, qu'elle s'y accroche. Elle respire. Et je n'ai pas encore eu le courage de lui parler.

À quoi bon, hein ? Elle n'entend rien. Ou peut-être qu'elle entend tout.

Natacha est debout, contre le mur. Bras croisés, dos tendu. Elle ne pleure pas. Elle n'a pas cligné des yeux depuis qu'on est entrés. Elle la garde. Comme une promesse. Comme un rappel que ce tir, ce dernier tir, c'était elle.

Masha.

Natacha s'approche et tend la main. Sa paume reste suspendue au-dessus du drap. Elle n'ose pas la toucher.

- Je sors prendre l'air. Tu veux un café quand je reviens ?

J'arque un sourcil, peu convaincu par sa proposition. Elle me sourit et quitte la pièce. Je reste seul et je la fixe comme je le fais depuis mon entrée dans cette chambre.

J'ai toujours détesté les hôpitaux. Cette odeur d'antiseptique, de maladies, de la mort qui rôde dans les couloirs prête à frapper. Je hais les hôpitaux.

Et pourtant... Je suis là.

Parce que je l'ai cru morte. Je l'ai enterrée quelque part dans ma tête, avec ceux qu'on ne retrouve jamais.

Mais elle est là.

Je me lève. Rapproche ma chaise et m'assieds plus près. Juste assez pour pouvoir lui parler sans que personne n'écoute. Peut-être qu'elle ne m'entendra pas non plus. Mais ça n'a pas d'importance.

Je baisse les yeux vers ses doigts, toujours immobiles sur le drap. Je pourrais les prendre dans les miens maintenant. Mais je n'en fais rien.

Je me contente de murmurer, la voix un peu rauque, comme si elle n'avait pas servi depuis des jours :

- Moya Krasota...

Le mot m'échappe comme une prière. Un pardon. Un aveu.

- Je suis là.

Je souris sans joie, un sourire bancal.

- Tu m'as fait une sacrée peur.

Je m'arrête, incapable de continuer. Parce qu'il y a trop à dire. Et qu'elle ne peut encore rien entendre.

Alors je reste là. Je veille sur elle.

La porte s'ouvre doucement. Natacha referme le battant sans bruit, mais je sens l'air changer dans la pièce. Le silence est moins lourd tout à coup, comme s'il savait ce qui allait se passer.

Elle s'approche, tend un gobelet en carton sans rien dire. Ne pose pas de questions. Elle s'assied simplement, sans un mot. Je prends le café, machinalement. Il est brûlant. Pourtant mes mains sont glacées. Je baisse les yeux vers elle. Masha. Si pâle sous ces draps.

Et pourtant... tout ce chaos, tous ces morts, tout ça c'était pour elle. Pour qu'elle vive. La gorge me serre. Je lâche, à voix basse, presque en m'excusant :

- J'ai cru la perdre...

Natacha me regarde. Je fixe toujours le lit.

- J'ai cru que c'était trop tard... Que j'allais encore devoir enterrer quelqu'un que j'aime sans lui avoir jamais dit.

Un silence. Puis ma voix se brise, sans prévenir :

- Je savais pas. J'ai cru que je gérais... Mais la voir sur cette vidéo, couverte de sang... et je me suis dit : c'est fini. C'est ma faute. J'aurais dû être à sa place.

Le café tremble entre mes doigts. Je le pose sur la table, le souffle court.

- Je l'aime, putain...

Les mots sortent seuls. Pas un cri, pas une déclaration dramatique. Juste la vérité, nue, crevante. Je passe une main sur mon visage. Je n'ai pas pleuré. Pas encore. Mais mes yeux me brûlent.

Natacha ne dit rien. Son regard me traverse. Elle se penche simplement, prend ma main, la serre un instant.

- Alors dis-le-lui. Quand elle se réveillera.

Et je prie pour que ce soit vrai.

Qu'elle se réveille.

Qu'il me reste encore une chance.

Une seule.

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