52. RIEN, ÇA N'EXISTE PAS

45 7 5
                                        

Masha

Ils parlent bas. Comme s'il ne fallait pas réveiller un enfant qui dort. Je suis assise sur le tapis, contre le canapé. Un coussin sous les jambes, le carnet ouvert sur les genoux. Je griffonne.

Un front. Un regard qui fuit. Une main trop crispée sur un verre. Je me cache derrière mes esquisses. Sergueï parle d'un ton trop léger pour être honnête.

Natacha sert des zakouskis et fait semblant de ne pas m'observer. Comme si j'allais éclater d'un coup si on parlait trop fort, ou si on prononçait un mot de travers.

Mais moi aussi, j'ai des yeux.

Et même si je n'ai pas tous les souvenirs, je sens bien que quelque chose a changé. Ils ne me parlent plus pareil. Ils prennent des pincettes.

Et je déteste ça.

Alors je m'enferme dans ce carnet. Je note. Je trace. Je me tiens occupée. Mais à l'intérieur, ça bout doucement.

Et depuis deux jours, c'est pire.

Depuis que j'ai rêvé trois fois du même regard. De ce surnom. D'un frisson qui ne part pas. Natacha a compris, je crois. Comme si elle savait que quelque chose se trame.

Ce soir, ils se comportent encore plus bizarrement. Et moi, je suis là. Au milieu. Je ne dis rien. Mais j'attends. Je ne sais pas quoi. Quelque chose. Quelqu'un. Et je le sens avant de le voir. Ma peau se pare d'une chair de poule incontrôlable quand il répond au bonsoir de Natacha.

Ce grain de voix. Ce ton doux, mais rassurant envers elle. Mes yeux ne quittent pas mon carnet, dans lequel je me plonge et ignore ce qui m'entoure. Jusqu'à ce qu'une présence pénètre ma bulle.

Il est là.

Je ne relève pas les yeux, fais semblant de dessiner encore, mais mes doigts ont cessé de bouger depuis qu'il s'est installé là. Juste en face. Un verre dans la main. Il ne bouge presque pas. Il boit à peine. Je sens son regard sur moi. Il me fixe. Comme s'il cherchait quelque chose derrière mes yeux. Et plus il me fixe, plus mes gestes ralentissent.

Je respire doucement, je continue à griffonner, mais mon crayon tremble légèrement. Je trace une ligne. Une ombre. Une mâchoire tendue. Et puis je réalise que je suis en train de le dessiner.

Lui.

Je claque le carnet presque malgré moi et serre les doigts dessus. Il n'a rien dit, mais je sens une sorte de tension dans l'air. Mon cœur bat trop vite.

Qu'est-ce que je fais ?

Un rouge me monte aux joues, brutal, incontrôlable. Pas de honte, non. De contrariété.

Je me suis laissée avoir.

Je lève les yeux. Il est toujours là. Calme. Silencieux. Toujours ce regard, cette tension dans la mâchoire. Mais cette fois... il y a un pli. Presque imperceptible au coin de ses lèvres. Un sourire.

Comme s'il m'avait attrapée sans bouger.

Je déglutis. Il penche légèrement la tête. Lentement. Puis il lâche, sans détour :

- Tu dessines tous ceux qui te regardent comme ça ? Ou c'est juste moi ?

Je soutiens son regard. Mais à l'intérieur, c'est une vague qui monte.

Non mais pour qui il se prend ?

Il débarque comme un fantôme, l'air de rien... Et maintenant, il me parle comme comme si c'était normal.

DEMONS SQUAD Où les histoires vivent. Découvrez maintenant