54. IL L'A TUÉ

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Masha

Le médecin a dit que j'étais sur la bonne voie.

Les rêves s'intensifient. Les stimuli se précisent. Il faut continuer à exposer le subconscient à des déclencheurs identifiés.

Termes froids pour dire ce que je sais déjà : quelque chose en moi veut remonter. Et le déclencheur... je le connais. Je ne l'ai pas vu depuis quinze jours.

Dans la voiture, Natacha parle, mais je ne l'écoute pas. Je fixe la route. Mon reflet dans la vitre. Je pense à la voix que j'entends parfois dans mes cauchemars, celle qui dit mon prénom, celle qui disparaît trop vite.

Une fois rentrée, Natacha me propose de cuisiner ensemble. Mais je n'ai pas faim.
Comme à mon habitude, je file dans l'atelier.

À peine la porte refermée, l'air change. Il est plus lourd ici. Chargé de pigments, de silence... et de tout ce que je n'ose pas dire ailleurs. Je respire plus librement.

L'odeur de térébenthine flotte encore. Mes pinceaux sont sagement alignés sur l'établi, certains tachés d'ambre, d'autres de rouge sec. La toile en cours m'attend sur son chevalet, inachevée, comme suspendue elle aussi.

Mon regard fait le tour de la pièce. Chaque centimètre me reconnaît. Ici, je n'ai pas à me justifier. Pas besoin de sourire. Pas besoin de répondre. Et puis, mes yeux glissent vers le coin.

Celui que je ne regarde jamais trop longtemps. Les tissus y sont posés. Froissés. Ils cachent les toiles que je n'ai pas montrées.

Je retire les draps, un à un. Il y en a une. Puis deux. Puis dix. Un homme. Toujours le même fragment : une main tatouée d'une tête de mort.

Son tatouage.

Celui que j'ai dessiné comme une certitude. Pas flou. Pas inventé. Car je sais qu'il existe.

Un sourire incomplet. Ce tableau-là... Je crois que c'est le seul où j'ai osé peindre sa bouche.

La sienne.

Un regard que je ne peux pas peindre. Des couleurs ambrées. Comme ce whisky qu'il aime. Je crois. Je l'ai peint sans savoir pourquoi. Il y a quelque chose. Un lien enfoui. Une tension ancienne. Ces toiles-là, je ne veux pas qu'on les voie.

Pas encore.

Alors je les recouvre. Tous. Une à une. Avec cette impression étrange de protéger quelque chose... ou de me protéger de lui. Mais les autres... je les aligne.

L'autre homme.

Lui, je le vois clairement. Front sévère. Regard vide. Taches rouges. Toujours ces éclaboussures. Il y a du sang dans ces tableaux. De la peur. Et une voix. Une voix grave qui hurle. Dans mes rêves, c'est toujours lui que je fuis.

Mais il me rattrape. Toujours.

Trois petits coups courts et réguliers me sortent de ma torpeur. La porte reste fermée et je suis reconnaissante à Natacha de respecter mon sanctuaire.

- Masha ? Tout va bien ?

Je réponds sans me retourner, le regard toujours accroché au tableau.

- Ça va. Je suis occupée.

Silence. Puis ses pas qui s'éloignent. Je me retourne. Un besoin soudain. Viscéral. Mes doigts s'attardent une demi-seconde sur la poignée. Ce que je m'apprête à lui montrer... Personne d'autre ne l'a vu.

Peut-être qu'au fond, je ne veux plus être seule face à ça.

J'ouvre la porte et la rattrape au bout du couloir.

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