Grigori
Enfermé dans son bureau, sûrement un verre à la main, je sais que l'esprit de mon père est hanté par ce qu'il s'est passé. Mais qu'en est-il de moi !? À quel moment suis-je devenu cet homme ? Un homme capable d'accepter de faire ce qu'on lui ordonne, sans discuter ?
Je ne me le pardonnerai jamais.
Tout ce que je ressens à présent est une colère sans nom. Contre lui. Mais plus encore contre moi-même. J'ai obéi aux ordres. C'est fait. Mais au moment où j'ai déposé Masha dans cette rue, quelque chose en moi s'est brisé. Depuis mon retour sous ce toit, je ressens une douleur invisible aux yeux des autres, mais pourtant bien réelle. Un malaise physique. Mon corps rejette ce qu'il vient de faire et me le fait sentir. Mon souffle est court, mon cœur bat trop vite, mais je contrôle.
Je dois contrôler.
Chaque pas vers l'antre du Diable alourdit mon corps, comme si mes jambes refusaient de me porter plus loin. Pourtant, j'avance. Mais alors que j'atteins la porte, un frisson traverse ma colonne vertébrale. Je ferme les yeux un instant. Une image surgit. L'obscurité, l'air froid de la rue, le corps inerte de Masha.
Et soudain, j'y suis de nouveau.
Je m'accroupis lentement, mes doigts tremblants effleurant le visage de Masha. L'air nocturne me semble plus froid qu'à l'instant où je suis arrivé, comme si l'univers lui-même me faisait sentir que je commet une faute irréparable. J'inspire. Mon souffle est court.
« Je vais revenir pour toi, » je lui murmure, ma voix à peine plus forte qu'un souffle. Je sais qu'elle ne m'entend pas. Elle ne peut pas. Mais j'ai besoin de le dire, besoin que ces mots existent, quelque part entre nous. Ma main place mon foulard sur son visage, un dernier geste symbolique avant de partir. « Je te le promets, Masha... quand tout sera fini. »
Je me redresse, le cœur lourd, et recule d'un pas. Une dernière seconde d'hésitation. Puis je tourne les talons quand j'aperçois les gyrophares qui apparaissent au loin.
Un bruit sec brise l'instant. Mon corps sursaute imperceptiblement, ramené brutalement à la réalité.
Je suis de retour.
Posté devant l'antre du Diable, j'inspire profondément. Je dois rester en parfaite maîtrise de moi-même, chaque geste calculé pour ne pas éveiller le moindre soupçon. Mon regard ne doit pas être différent, ma posture inchangée - comme si je n'attendais rien, comme si tout était comme d'habitude. Mais en moi, je sais. Je sais que cet instant est le dernier avant que tout bascule. Alors rien ne doit se voir. Quand j'entre, je suis à nouveau Grigori. Le masque se remet en place.
Fidèle, obéissant, impassible.
Je surprend mon père en plein monologue sur Masha, un verre à la main comme à son habitude. Il ne m'a pas vu, je reste donc dans l'ombre, immobile, silencieux.
Face à moi, il parle seul, les doigts crispés autour de son verre. Sa voix est rauque, coupée par l'alcool et la colère, mais ses mots sont clairs. J'écoute sans rien dire et absorbe chaque mot.
- Elle était faible. Depuis le début. Elle a voulu jouer un jeu trop grand pour elle.
Son esprit est hanté par la perte de Masha. Il rationalise son acte, cherche à se convaincre qu'il n'a fait que suivre une règle immuable : les faibles tombent.
- Conor aurait dû mieux la former.
Un frisson parcourt mon échine, mais je reste immobile. Je l'ai vu imposer sa loi, faire plier des hommes et dicter le destin des autres comme s'il était au-dessus du monde. Mais aujourd'hui, devant moi, je ne vois plus seulement le chef de clan... je vois un homme.
Un homme qui vacille, un homme qui perd.
- Grigori... Grigori aurait dû mieux la contrôler. Elle était sous sa responsabilité.
Je serre la mâchoire, puis inspire profondément. Ce poison, je le connais. Cette manière dont il transforme chaque mort en faute, chaque perte en faiblesse. Alors je m'avance enfin, me fait remarquer. Mon ton est maîtrisé, mais mon regard est froid.
- Tu veux dire que c'est moi qui l'ai tuée ?
Le Diable redresse la tête, ses yeux brillants d'une lueur dangereuse.
- Si tu l'avais formée comme il fallait, elle serait encore là.
J'encaisse, mais cette fois, je ne plie pas. Pour la première fois, je le défie ouvertement, le mettant face à la vérité qu'il refuse de voir :
- Masha n'était pas faible. Ty yego slomal. (Tu l'as brisée.)
Un silence me répond. Il pose violemment son verre et se lève. Il n'aime pas être défié, surtout pas par son propre fils.
- Ne govori tak. NE GOVORI TAK!! (Ne dis pas ça. NE DIS PAS ÇA !)
Le verre qu'il tenait vole à travers la pièce et vient s'écraser contre le mur. L'odeur âcre de l'alcool se répand, mais il ne la remarque pas. Il me fixe, ses mâchoires crispées, son souffle court.
- Ty yego slomal Ne Vitaliy. Ne ya. TY !
(Tu l'as brisée. PasVitali. Pas moi. TOI !)
Un silence accueille mes mots. Diablo ne répond pas immédiatement. Ses doigts se resserrent sur le bord du bureau. Une part de lui vacille, mais il refuse de l'admettre. Puis, lentement, il redresse les épaules.
- Je n'ai pas de temps à perdre avec des lamentations.
Il rejette toute culpabilité, balaie l'émotion d'un revers de main et se raccroche à la seule chose qu'il maîtrise : la guerre. Il se détache du sujet comme si Masha n'avait jamais compté.
- Prépare les hommes. Les armes. Demain est un grand jour. La fin des Demons Squad a sonné.
J'observe mon père, cet homme qui a été ma seule figure familiale, même dans un monde tissé de violence et de trahison. Je me souviens de chaque ordre, chaque obligation que j'ai dû exécuter en son nom. Les choses que j'ai été forcé de faire, les choses que j'ai dû garder pour moi. Mais bientôt, je n'aurai plus à obéir.
- YA v vashem rasporyazhenii, shef. (Je suis à vos ordres, patron.)
J'accepte les ordres sans sourciller, fait croire à mon obéissance. Il est prêt. Mais ce qu'il ignore encore, c'est que sa propre armée est en train de se retourner contre lui. Quand je tourne les talons, je m'arrête juste un instant, une fraction de seconde où son dos n'est pas encore complètement tourné.
Je pourrais parler. Je pourrais dire quelque chose. Je ne le fais pas.
À la place, mon regard glisse vers les photos oubliées sur l'étagère, celles d'une époque révolue, où j'étais encore un enfant qui pensait que ce monde était son seul avenir. Puis je me redresse, expire doucement et quitte la pièce, sans me retourner.
Je sais que c'est la dernière fois que je le vois ainsi. Il s'est toujours cru invincible, intouchable. Mais ce n'est qu'un homme. Et bientôt, il tombera. Je devrais ressentir de la haine pure. Je ne ressens que du vide.
Et la prochaine fois que je poserai les yeux sur lui, ce sera dans le sang.
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DEMONS SQUAD
Roman d'amourIl ne lui fait pas confiance. Elle compte la gagner à force de patience. Il lui promet qu'au moindre faux pas, il sera là. Elle se promet de n'en faire aucun. Il la hait car le sang de leur ennemi coule dans ses veines. Elle veut le percer à jour...
