Ghost
Je n'ai pas mis les pieds à l'hôpital depuis des jours. Depuis qu'elle m'a regardé sans me reconnaître. Comme un inconnu. Je me suis replongé dans ce qu'ils appellent "le travail". Là où il n'y a pas d'émotions. Là où il faut tenir debout, agir, encaisser.
Grigori ne m'a pas laissé le choix :
"Tu veux fuir ? Parfait. Mais dirige pendant que tu fuis."
Alors j'ai dit oui. J'ai repris la suite de Youri. Les réunions. Les décisions. Les responsabilités empilées sur mes épaules. Grigori ne comprend pas. Mais il ne dit rien. Lev voit tout. Mais il se tait aussi. Ils me laissent dans mon coin.
Pour l'instant.
Je sens l'orage. Pas loin. Le regard de Lev, lourd de tout ce qu'il ne dit pas. Le silence de Grigori, trop calme pour être rassurant. Ils m'offrent un sursis. Durant lequel je ressens tout ce que je ne suis pas pour elle.
Tout ce qu'ils sont, eux.
Grigori... Il a toujours été à l'aise avec les gens. Mais surtout, il est son frère. Il avait une longueur d'avance. Et Lev... son ami d'enfance. Apprendre ça, entendre leurs souvenirs, leurs rires partagés... même si elle ne se rappelle pas, ça fait mal. Parce que je ne l'ai pas acceptée. Pas tout de suite. Et après, j'ai continué à lui rendre la vie impossible.
Alors aujourd'hui, je reste à distance. Je l'observe. De loin. En espérant. En silence. Un regard. Un geste. Un signe qui dirait : je te reconnais. Même un peu. J'aspire une nouvelle taffe de ma cigarette, l'une de celles qui lui a provoqué une crise, et rejette l'air au-dessus de ma tête. Assis, dos au mur, je regarde sa fresque. Je n'ai jamais vraiment pris le temps.
Pas comme ça.
Elle ne s'en souvient plus. Mais moi... je la regarde maintenant. Ce lampadaire tordu. Ce banc. Cette grande roue, cabossée sur les bords.
Je connais cet endroit. Ce parc d'attractions.
À quelques rues de l'orphelinat. Notre seule sortie, une fois, quand j'étais gosse. La seule où je n'ai pas été puni. J'avais même ri, je crois. Une demi-seconde. Je ne m'en étais jamais rappelé. Pas jusqu'à maintenant. Elle y est allée aussi. Pas avec moi. Pas au même moment.
"Peins l'un de tes souvenirs. N'importe lequel. Mais je veux qu'il soit heureux."
Et là, ça me percute. On venait du même endroit. Elle et moi. Nous. Depuis le début. C'est comme ça que Lev l'a connue. Ce n'était pas un hasard. Jamais. Et moi, comme un con... j'ai rien vu. Ou j'ai refusé de voir.
Je ferme les yeux. Le mur disparaît de mon champ de vision, mais il est encore là. Masha est partout. Même si elle ne s'en souvient pas. Même si elle ne sait pas qui je suis. Et ça fait plus mal que tout le reste.
J'aspire une nouvelle taffe quand un bruit discret me fait ouvrir les yeux. Grigori est posté dans l'encadrement de la porte et fixe lui aussi le mur. Puis il pouffe discrètement et s'exclame :
- Descendez de là, les morveux ! Si je vous attrape...
- Je vous tue de mes propres mains, je termine pour lui en souriant.
Il pose ensuite son regard sur moi et m'observe sans rien dire.
- Quoi ?
- Depuis quand on rentre chez toi comme dans un moulin ?
- T'as le code de l'ascenseur.
- J'ai aussi une arme chargée.
- Arrête tes conneries.
Je me lève et me dirige vers le mur, observant chaque détail qui le compose. L'œuvre est terminée et ne plus avoir Masha sous mon toit, à portée de main, me manque.
Après avoir éteint ma cigarette sur la bâche, je soupire et reporte mon attention sur mon ami, qui est resté silencieux.
- Tu veux quoi ?
- Un peu de ton temps.
Je hausse un sourcil. J'attends la suite. Mais Grigori n'est pas du genre à se laisser intimider.
- Sois prêt dans trente minutes. Je t'attends en bas.
Il me balance son ordre et tourne les talons. Mais moi, je le connais. Ce ton-là, ce calme... c'est du Grigori pas naturel.
- Tu veux aller où, au juste ?
Il s'arrête à moitié dans le couloir, sans se retourner.
- Tu verras.
- C'est pour le boulot ?
Il hausse une épaule.
- On va dire que ça concerne le long terme.
- Et Natacha ? C'est elle qui t'a demandé de venir ?
Cette fois, il se retourne. Me regarde avec un demi-sourire. Je serre la mâchoire. Il sait tout. Et il joue avec moi.
- Sois prêt dans trente minutes, Ghost. Et change ce regard. On ne va pas à un enterrement.
Vingt minutes plus tard, je suis prêt. Enfin, j'ai pris une douche rapide, mis un sweat propre, et refermé la porte derrière moi. Pas un mot en descendant. Grigori se contente de conduire. Je le vois du coin de l'œil. Il attend.
- T'as pas l'air très bavard, ce soir, je lâche.
Il répond pas. Je soupire.
- On va où, exactement ?
- Chez Natacha.
Je me tourne vers lui.
- Non.
Il appuie un peu plus sur l'accélérateur.
- Trop tard.
Je fixe la route. Il ajoute, tranquille :
- Elle a demandé de l'aide.
- Masha ?
- Natacha.
Je me tais. Mais il a provoqué quelque chose. Il le sait.
- Elle peint sans arrêt, me dit-il inquiet. Elle ne dort pas. Elle ne parle pas.
- Elle se remet, je rétorque.
- Et toi tu fais quoi ? Tu t'évapores ?
Je le regarde. Il continue, sans hausser le ton :
- T'es pas retourné à l'hôpital depuis sa sortie.
- Elle se souvient pas de moi.
- Peut-être. Mais elle ne t'oublie pas. Tu piges la nuance, ou t'as besoin d'un dessin ?
Je serre la mâchoire. Il enchaîne :
- On joue tous un rôle. On marche sur des œufs avec elle. On fait semblant. Mais y'a plus d'excuses.
- J'ai pas d'excuse, moi.
- Non. T'as juste peur.
Je me tourne vers la fenêtre. Je voudrais partir. Sauter de cette bagnole. Me dissoudre dans le décor. Mais je n'y arrive pas. Grigori ralentit. On est presque arrivés.
Il freine, se gare, coupe le contact. Il reste une seconde sans bouger. Puis il dit, doucement :
- Il faut que quelqu'un brise cette merde. Tu veux que ce soit Lev ? Natacha ? Moi ? Ou toi ?
Je sors sans répondre. Mais dans ma tête, c'est déjà acté.
Fini les fantômes.
Fini de fuir.
Fini de faire semblant.
Fini de jouer.
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DEMONS SQUAD
RomanceIl ne lui fait pas confiance. Elle compte la gagner à force de patience. Il lui promet qu'au moindre faux pas, il sera là. Elle se promet de n'en faire aucun. Il la hait car le sang de leur ennemi coule dans ses veines. Elle veut le percer à jour...
