56. L'ATTENTE

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Natacha

Masha a tout préparé. Ses souvenirs sont enfin tous revenus. Le médecin a été clair. Ce genre de recouvrement, aussi rapide, aussi silencieux... c'est inespéré. Pas de crise. Pas de confusion. Juste un retour net.

Comme si les souvenirs avaient attendu leur heure, tapis dans l'ombre, prêts à remonter. Il a parlé de mémoire émotionnelle, de réactivation sensorielle. Il a dit que le cerveau avait parfois ses propres codes de réparation. Et que Masha... avait suivi les siens.

Et elle a peint. Pas pour oublier, pour montrer. La galerie est vide. Pas de public. Pas de bruit.

Comme l'a exigé Ghost. Juste les toiles.

Elles sont prêtes. Tout comme Masha. Je râle comme toujours, tournant autour d'elle comme une mouette contrariée.

- Je veux être là. Je veux voir sa tête quand il découvrira les toiles. Et je veux filmer. Juste ses yeux.

Masha rit, pince les lèvres. Elle se tient debout au centre et regarde la dernière toile qu'elle n'a pas encore couverte.

Celle du Diable.

Puis elle regarde autour d'elle comme si elle découvrait le lieu qu'elle a elle-même construit. Cette exposition sera la plus mémorable de sa carrière et j'en veux à Ghost de ne pas pouvoir y assister.

Son côté protecteur est revenu à la charge dès qu'il a s'agit de Masha. La dernière exposition a eu un franc succès, mais il n'est pas venu. Car elle était encore à l'hôpital.

Mais cette fois, c'est différent.

Nous savions d'avance qu'il réagirait aussi farouchement. Masha, à visage découvert. Hors de question qu'elle se mette de nouveau en danger. Et il vient de plonger droit dans notre piège.

Du Ghost tout craché quand il s'agit d'Elle.

J'observe Masha en silence faire un pas. Puis un autre. Ses doigts frôlent le bord d'un cadre, perdu dans ses pensées qui résonnent dans la galerie. Je peux les deviner car j'ai les mêmes.

Est-ce que c'est le bon moment ? Est-ce qu'elle veut vraiment qu'il voie... ça ?

Elle pense à Ghost. À ses yeux. À ce qu'ils diront avant même qu'il parle.Je m'approche doucement et lui attrape le bras :

- Tu ne peux pas le fuir éternellement.

Masha ne répond pas. Mais elle sourit. Un sourire court, presque nerveux. Grigori et moi ne lui avons absolument rien caché de ses dernières semaines.

À sa demande, Lev lui a montré les caméras de surveillance du Sin, montrant un homme tournant en rond dans son bureau, un verre à la main. Je ne l'ai jamais vu comme ça.

Sans elle, il n'est rien.

Je recule d'un pas. Masha réajuste le dernier drap, ses gestes si précis qu'on croirait qu'elle recouvre son passé d'un voile léger. J'observe. En silence. Tout est prêt. Je suis satisfaite. Mais pas sereine. Parce que demain, tout changera.

Et moi... je ne pourrai rien contrôler.

Je ne sais pas ce qu'il dira en voyant les toiles. Je ne sais pas s'il comprendra. Mais j'ai toute confiance en Masha. Je m'éloigne un peu. Juste assez pour la laisser seule avec ses pensées. Elle ne dit rien. Elle n'a pas besoin.

Je longe les murs. Les toiles sont là, bien accrochées. La galerie est baignée d'une lumière tamisée, douce mais précise. Chaque spot éclaire les toiles comme une révélation. Masha a choisi chaque angle, chaque intensité. Pas trop de chaleur. C'est elle, dans toutes ses nuances.

Je m'arrête devant la porte fermée du couloir nord, avec son écriteau sans nom.

- Ce n'était pas là hier.

Lev.

Je me retourne à peine. Il s'avance et s'arrête à mes côtés.

- Tu nous espionnes ?

- Je vous protège. Nuance.

Je lève les yeux au ciel en souriant, devinant aisément qu'il agit sous les ordres du nouveau grand chef.

- Cette pièce-là, c'est pour Ghost. Uniquement.

Elle a même peint un tableau en une nuit, je le sais, même si elle ne m'a rien dit. Et celle-là, elle la garde pour lui.

Même moi, je ne l'ai pas vue.

Il hoche la tête sans demander plus d'informations. Nous revenons vers Masha quand j'entends une voix basse, qui glisse entre les murs.

- C'est bien mieux que ce que j'imaginais...

Grigori est là aussi. Ils ont dû entrer par l'arrière, comme toujours. Sans bruit. Sans annonce. Je fronce les sourcils, faussement mécontente et le taquine :

- Vous êtes censés prévenir avant de débarquer.

Lev sourit à ma remarque.

- On voulait juste voir si c'était prêt. Et surtout... si elle l'était.

Grigori a ce regard posé, ce calme lourd qui précède souvent une décision. Le genre d'attitude qu'il n'a qu'après avoir parlé avec Ghost.

- Il viendra.

C'est tout ce que Grigori dit. Mais je comprends ce que ça veut dire.

Il a choisi.

Mais moi, je suis la seule à savoir ce qu'il fait quand il est blessé. Je connais Ghost mieux que personne. Et je sais que quand il est blessé... il ne hurle pas. Il ne casse rien. Il devient froid. Lisse. Presque poli.

C'est ce silence-là que je redoute. Celui des gestes trop précis. Des réponses trop calmes.

Celui où il s'enferme dans son bureau, baisse les lumières, et tourne son verre trois fois avant de le boire.

Le Ghost qui sourit sans sourire. C'est ça, sa tempête. Pas des cris. Juste... l'absence. Mais ce qu'il fera une fois ici... personne ne le sait.

Alors j'attends. Comme tout le monde.

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