La course des nuages.

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Je me souviens d'avoir ouvert les yeux. Tout était calme tout à coup. Je me revoyais perchée sur le cercueil de mon père. Le soleil avait cessé de briller. Les bras le long du corps, je tentais de pousser loin mes racines, comme celles du cyprès qui offrirait son ombre à ce qu'il restait de sa présence.

Je tirais sur ma colonne vertébrale comme il me l'avait appris. Mon regard se perdant au-delà des croix, loin des mausolées et autres anges. Je me fondais dans le bleu infini et le froid. Maman m'avait serré la main. J'aurai voulu la "traiter" comme on dit. La traiter de pleins de noms que même, maintenant, même là je ne saurais pas dire. Mais à la puissance infinie. Sa main emprisonnait la mienne et sa culpabilité me dégoulinait dessus. Jouer les veuves éplorée alors que c'est elle qui l'avait quitté! J'avais baissé les yeux pour qu'elle ne lise pas ma colère. Je regardais mes chaussures. Des baskets. Maman portait des chaussures coûteuses et remarquables. La soie de sa jupe tremblotait. Depuis une semaine, elle était incrédule. Elle tenait la main d'une enfant dont elle ne savait que faire. Droite dans ses chaussures italiennes en cuir pleine peau. "du cadavre de choix" aurait dit son père depuis qu'il avait été saisi par le virus écolo. Il aurait mis un cd de salsa, et l'aurait arraché de force à ses sombres pensées pour la faire danser et sourire. Elle l'aurait serré dans ses bras trop petits. Il aurait senti bon la mousse verte, le vétiver et la vanille. Un enchanteur. Je fermai les yeux et je goûtais une fois encore sa douce folie. Avec lui, la vie avait eu le goût de l'aventure. Et se lever chaque matin était source d'un ravissement anticipé. Pour maman c'était de l'inconscience. Elle avait été malheureuse auprès de lui. J'avais du mal à la croire. Il me semblait qu'elle prenait sa revanche. Toute en jambe tendues, dressée là, au-dessus du cercueil brun, dans un cimetière dont il n'aimerait rien, ni les tombes figées dans l'oubli, ni les sentiers gris et caillouteux. Lui qu'il l'aurait aimé tout de verdure, avec des bancs de bois spacieux pour s'allonger dessus et regarder le ciel.

J'avais sept ans, on était allongés sur l'herbe dans le jardin d'un de ses amis. René, un homme excentrique amateur de beaux visages, c'est lui qui le disait. René faisait sa sieste et nous nous tenions la main.

"

-Ferme les yeux Asana. Ouvre les maintenant, oublie ce que tu sais et dis-moi ce que tu vois.

- Je vois la tête d'un homme et d'un bébé.

- Que fait-il?

- Il sourit!

- Pourquoi?

- Parce qu'il est avec son papa.

- C'est bien ma fille ça! »

Je me suis tournée vers lui, et j'ai posé ma tête sur sa poitrine.

J'avais fermé les yeux. Sur la photo que René a prise, j'ai vu qu'il avait aussi fermé les siens. J'ai ainsi appris à lire la course des nuages, les messages des anges, les gyrophares de l'avenir.

Elle a presque quinze ans de moins que papa. Mais on peut voir aux ravages causés par la tristesse sur son visage qu'elle l'a aimé. Elle ne s'est pas recueillie devant sa tombe. Elle attend notre départ. De temps en temps je sens que son regard va de maman à moi dans un ping-pong paniqué et attendri. Elle souhaiterait tant nous prendre dans ses bras. Pleurer avec nous. Partager cette douleur pour revendiquer la légitimité de sa douleur aussi peut-être. Elle c'est Ety, la maîtresse de papa comme le dit maman. C'est ainsi qu'elle en parle avec une sorte de sifflement serpentesque. Je l'ai déjà rencontrée et papa semblait très heureux quand elle était là. Je ne disais rien à maman. Elle aurait tout abîmé. Elle s'appelle Ety et elle aurait aimé avoir la "chance " de pleurer à nos côtés. Elle aimait papa comme une folle. Mais lui ne l'aimait pas. Il n'a jamais aimé qu'une seule créature à part moi, maman. Il appréciait sa présence douce et son humour si pétillant. Il aimait qu'elle puisse se mêler à nos jeux sans rien chambouler. Comme si elle avait toujours fait partie de notre univers. Elle a été bonne, tendre et drôle pour lui. Là, elle portait les mains à son visage comme pour se sentir en vie. Elle était comme une statue. Fossilisée.

J'avais déjà remarqué ça à l'enterrement d'une célébrité amie de mes parents. Il avait laissé derrière lui, une ex-épouse et deux enfants avides et ravagés. Et aussi une compagne douce et effacée. Elle s'était tapé les soirées de beuveries et d'insultes. les vomissures et le mépris des jours de déprime. L'exubérance et la magnificence des cadeaux lors des bouffées d'enthousiasme. Une fois le rideau tombé. L'ex avait envahi les lieux. Boutant la compagne hors des terres et pavanait dans les journaux et magazines en prenant des poses de veuves sexy que je trouvais intolérable. J'avais connu la compagne quand j'étais enfant. Elle m'envoyait dans la cuisine pour que puisse manger force brioche tiède encore humant le beurre frais et le sucre caramélisé. Elle avait toujours un petit air de tristesse. Je comprends maintenant que c'est après que le monstre d'égocentrisme dont elle avait partagé la vie lu avait ôté son indépendance mais aussi ce pouvoir si inestimable qui s'égraina avec le temps. Celui d'avoir une enfant. Elle avait maintenant passé la date de péremption, et mise au ban de l'église regardait incrédule partir en terre l'amour de sa vie. Ingratitude. Les héritiers allaient lui disputer son héritage jusqu'au moindre centime. Charognard dépourvus de vergogne. S'il n'y a avait pas eu papa, elle se serait retrouvée à la soupe populaire. Avoir un père artiste peintre renommé et humaniste, ça pose une enfance.

Je me suis toujours demandée pourquoi il ne s'était pas battu contre la maladie. Du jour où il a su, il s'était préparé. Il n'avait pas peur de partir, il avait eu peur de me laisser. C'est ce qu'il m'a dit. C'est ce qu'il a dit à Ety. Il n'a pas pu le dire à maman. Elle ne venait pas le voir à cause d''Elle".

Là où il se rendait, elle ne voulait absolument pas le suivre. L'idée que toute la belle chair si bien assemblée autour d'un squelette tonique, sous la peau si douce et parfaite qui constituait le magnifique corps qui était le sien, la simple idée qu'il puisse se désintégrer, lui faisait horreur.

Truth.

Alors, je suis à l'hôpital

J'ai du manquer d'instinct.Stories to obsess over. Discover now