Assou se rattrape à moi comme il peut, et je tangue violemment sous le poids du géant. Il me sourit de toutes ses dents blanches, comme si ce qui avait failli se passer n'était pas grave selon lui. Je lui presse l'épaule pour lui communiquer mon soulagement, mais Jo qui a déjà avancé nous crie de nous dépêcher.
Nous courons sur la planche pour éviter de perdre une place dans le classement. Ma tête bourdonne, j'ai tellement peur que tout tourne autour de moi. Nous arrivons devant le mur gélatineux, et Assou tends un bras par-dessus Jo, pour l'enfoncer dans la matière noire, et celui-ci disparait de moitié. Il tourne les yeux vers nous dans un regard suspicieux.
- Vas-y, Jo, on n'a pas le temps de se demander ce qu'il y a de l'autre côté ! souffle mon ami en poussant à deux mains la jeune fille. Elle nous lance un regard mi-accusateur mi-effrayé, s'infiltre dans le mur, et disparait, engloutie petit à petit par la masse noire, qui semble prendre vie à son contact. Assou l'imite, et je me retrouve seul un instant sur la plateforme.
Les concurrents crient, hurlent, pleurent, tombent autour de moi, mais je n'entends plus que mon cœur qui bat mes tempes, ma poitrine, mes doigts... ma respiration saccadée prend le dessus, et je tourne la tête vers le corps du premier tombé sur les pics.
" Je pourrais faire pareil... Sauter tant qu'il est encore temps... Je n'ai aucune chance, autant tout terminer tout de suite. Je pense à Leïla, qui n'avait pas pensé une seule seconde qu'elle allait mourir avant même d'avoir posé le pied sur la planche. Elle est morte alors qu'elle pouvait gagner ce foutu concours. Mais peut-on encore appeler cela un concours ? C'est une mise à mort, lente et terriblement terrifiante. »
Je marche un peu plus vers le mur. A cause de moi, Assou et Jo doivent s'inquiéter, et perdre des places dans le classement. Alors je prends une grande inspiration, et plonge dans le mur noir.
La traversée est plutôt agréable : il fait chaud, et j'ai l'impression pendant une fraction de seconde d'être blotti dans mon lit, chez moi. Une voix douce s'élève et me berce. Mon cœur se remplit de douceur et de chaleur. C'est sa voix. Elle me murmure de me réveiller, et me décrit le soleil de ce matin. Un sentiment de soulagement se loge dans ma poitrine, mais il est bien vite effacé : le milieu froid de la grande salle me sort soudain de ma rêverie, et efface son souvenir dans une volute de fumée.
Je tombe de l'autre côté, dans une pièce humide et froide comme les couloirs des sous-sols. En me voyant m'étaler par terre, Assou vient me relever et Jo me sert dans ses bras :
- Mais qu'est-ce que tu foutais de l'autre côté ?! On a cru que les tireurs t'avaient eu !
Je secoue la tête, mais garde le silence. Jo comprend que ce n'est pas la peine de me demander plus de chose. Je me tourne vers Assou, et lui donne une accolade amicale dans le dos (enfin, je ne pense pas qu'il l'ait senti, vu sa carapace de muscles). Il me sourit gentiment, en me serrant la nuque dans son énorme main.
- Et toi, tu ne t'es pas rendu compte que la plateforme tombait ?? On aurait dit que tu faisais exprès ! Non, sérieux, tu ne pouvais pas sauter, au lieu de faire l'abruti ?! reproche Jo à Assou.
- Si j'avais sauté directement, je vous aurais fait tomber tous les deux. J'ai préféré attendre que tu t'éloignes, et que je puisse prendre ta place. Explique Assou, en marchant vers un coin de mur, où il se laisse glisser jusqu'à terre. Jo et moi l'imitons en silence. Je ne suis pas mécontent de m'assoir enfin, et de pouvoir étendre mes jambes ankylosées.
- Où sont les autres ? je demande, en regardant autour de moi, pour être sûr que nous étions seuls.
Ils n'ont pas le temps de me répondre, un grand panneau s'allume, et commence à énumérer les morts de cette épreuve. Je vois Assou les compter sur ses doigts, et Jo place sa tête dans ses genoux.
- "Leïla Auckman" annonce la voix off de l'écran, sans une once d'humanité. Les créateurs du jeu devaient être des gens bien plus que dérangés : ils avaient réfléchi à ce jeu jusqu'à l'annonce même des morts qu'ils allaient causer.
Aucun de nous ne lève les yeux. Je ne pleurerais pas pour elle. Pas maintenant en tout cas.
J'avais bien trop de choses auxquelles penser, et sa présence omniprésente dans mes pensées compliquait déjà assez les choses.
Jo tord ses doigts en silence, et fixe le mur en face d'elle sans afficher la moindre émotion. Je me surprends à m'étonner de sa force mentale. Elle qui était en larmes devant le corps de son amie semblait avoir perdu toute émotion.
La voix termine d'annoncer les victimes, et l'écran se tourne, pour afficher : "boisson, médicaments, sandwichs".
Assou se lève, mais je le retiens avec peine par le poignet :
- Ne gaspillons pas nos points. Ce n'est que la première épreuve, ce n'est pas comme si nous étions morts de soif ou de fatigue. On doit les économiser si on veut pouvoir reprendre des forces quand on en aura réellement besoin.
Assou me sourit, et range sa carte dans sa poche, avant d'en ressortir une.
- C'est la tienne. J'avais oublié de te la rendre.
Il me la tend, et je la range dans ma poche, avant de caler ma tête dans le coin du mur, froid et humide, peut-être, mais cela me permet de fermer les yeux quelque instant et de me concentrer sur ma respiration.
- D'après la fille qui s'est fait tirer dessus tout au début, une certaine Mélina, si je ne m'abuse, les créateurs de la boîte n'ont pas donné toutes les informations avant de lancer le concours. Commence Jo, en plongeant ses yeux dans les miens.
- Pourquoi, tu penses qu'ils l'auraient dit qu'ils allaient nous tuer en nous fusillant ? je ricane, en repensant à la conversation d'hier. Mon cœur se serre lorsque je me rends compte que mes doutes étaient finalement bien réels.
- Tirer sur des concurrents, c'est illégal, je me demande comment ils font pour être encore en activité ! Et puis, comment ils annoncent aux familles des candidats qu'ils ont tués leur enfant, parce qu'ils ne voulaient pas participer ?! rétorque Jo, en virant au rouge.
Je hausse les épaules :
- Personne ne peut se plaindre chez les candidats, parce qu'ils les tuent.
- Pas le vainqueur. Me coupe Assou, qui nous observait débattre. Il n'y a qu'une seule personne qui n'est pas tuée, c'est le vainqueur.
Mais je pense qu'elle est tellement traumatisée par ce qu'elle a vu et subit qu'elle est enfermée dans son mutisme. On ne pourrait pas tellement lui en vouloir.
Ou bien il se tue ensuite. Je n'arriverais pas à vivre avec ça si j'étais vainqueur. Je me dis en mon for intérieur.
- C'est invraisemblable... les gens devraient se poser des questions ! s'offusque Jo.
Assou hausse les épaules, et cale ses bras derrière sa tête :
- On devrait dormir : vous pouvez compter sur eux pour nous réveiller.
Il ferme les yeux, et Jo s'allonge entre nous. Toujours assis, je ne parviens pas à fermer les yeux ne serait-ce que dix secondes. Les cris résonnent encore dans ma tête, et elle revient me hanter quelques instants, les sourcils froncés et l'air boudeur : elle me demande pourquoi je fais tout ça, et me dit qu'elle ne m'aurait jamais laissé le faire.
Mes yeux se ferment à l'entente de sa voix. Je veux juste rentrer chez moi, et oublier tout ça. Je veux remonter le temps pour l'avoir près de moi. Mais je dois être réveillé pour entendre les consignes de la prochaine épreuve, alors je me force à ouvrir les yeux et à me secouer pour me sortir de ma rêverie. Sinon, on risque de perdre l'un de nous. Nous étions quarante. Désormais, et jusqu'à la prochaine étape, nous sommes 29.
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La boîte
Narrativa generaleJe pensais que c'était une sorte de concours. Jamais je n'aurais cru que ça allait se passer comme ça. Je ne connais personne. Et personne ne me connait. De toutes façons, qu'est-ce que cela peut faire ?! A la fin, il n'y aura plus personne.
