- Allez, on n'a pas le choix, on y va. Murmure Jo, la voix à peine tremblante.
Les rôles s'inversent : alors que tout à l'heure, elle était réticente face à la corde, c'est à mon tour de me dégonfler. Mais je la regarde, pétrifié à l'idée de la perdre maintenant si je la laisse faire, pourtant incapable de bouger d'où je suis pour la retenir, à croire que je prends progressivement racine !
Elle s'avance vers les cylindres d'un pas presque assuré, et me jette un regard par-dessus son épaule. Ce regard me glace le sang. Je la vois dans ses yeux bruns. C'est un regard que seuls les désespérés ont. Comme s'ils n'avaient plus rien à perdre. Elle se retourne quelques secondes après, et je fais un pas vers elle pour la retenir : on peut essayer de réfléchir à la marche à suivre, on peut encore attendre un peu avant de mourir. Mais il est trop tard : elle attend que le plus gros rouleau s'éloigne suffisamment, et saute au-dessus du premier axe meurtrier, puis du second. Je me secoue : ce n'est pas le moment de te décourager ! Aller, fonce !
Je cours jusqu'au premier sans réfléchir, saute au-dessus : mon cœur semble s'arrêter dans ma poitrine lorsque je sens deux fines pointes griffer mes tibias. En atterrissant, je n'ai qu'une envie : me réjouir d'être encore en vie et en un seul morceau. Mais ma joie est de courte durée : je vois arriver le gros rouleau. La douleur des brûlures me reprend soudain, dans mon dos, mes cuisses, mon bras engourdi et je pousse un cri de douleur mélangé à de la surprise. Jo et moi réagissons en même temps après un rapide regard : nous nous aplatissons au sol, sur le ventre face au mur, entre nos deux rouleaux pointus qui tournent bien trop rapidement à mon goût, moi, qui ai le nez à quelques centimètres du premier. Je tremble de toutes parts quand l'axe se rapproche, se rapproche...
- Jo, on va finir diminués de vingt centimètres ! je gémis, en sueur, en entendant le cliquetis de pics qui s'entrechoquent.
- Ne t'occupe pas du rouleau ! Dès qu'il est passé, tu te lèves et tu cours ! m'ordonne Jo, que j'entends faiblement à travers le vacarme des entrechoquements, derrière le rouleau à ma droite.
Je ne bouge pas, je crains qu'en tremblant, mon corps dépasse de trop.
Le rouleau passe alors sur nous, et je ferme les yeux le plus fort possible. Mon cœur s'est sûrement arrêté de battre, et un bourdonnement sourd retentit dans mes oreilles.
A peine est-il passé que Jo me hurle :
- Léo, aller ! Lève-toi !
Elle n'a pas à se répéter : je bondis sur mes pieds, ignorant la douleur de mon corps qui paraissait prendre feu, et termine ma course « d'obstacles » le plus vite possible, sans réfléchir à mes tibias égratignés par les pics tranchants des rouleaux. J'arrive sur la plateforme de sécurité, me plie en deux pour souffler et contrôler les battements de mon cœur qui se faisaient ressentir dans l'entièreté de mon corps. Il me bat les tempes, et mes yeux peinent à se concentrer sur un point. Ma vision se trouble, sûrement à cause de l'effort mais aussi à cause de la peur, me donne des vertiges.
J'ai bien cru mourir. Les rouleaux continuent de tourner sur eux-mêmes, et leur bruit assourdissant me hérisse l'échine.
Une chanson s'élève doucement dans ma tête. Sa chanson, toujours la même... Toujours dans ces instants. Je secoue la tête, et me gifle les deux joues sans retenue. La chanson s'efface alors de la même façon qu'elle était venue : je ne peux pas laisser mes pensées prendre le dessus. Je ne peux plus me permettre de la laisser prendre possession de mes moyens.
Je relève la tête, et remarque que Jo n'est pas à mes côtés. Je me redresse d'un bond et regarde les rouleaux : tout se fige quand je la vois escalader les prises sur le mur entre les rouleaux 7 et 8 tant bien que mal, en équilibre au-dessus des rouleaux meurtriers, essayant de coller sa carte à la cible minuscule au-dessus du rail du gros rouleau.
- Jo !!! Tu nous as dit que tu n'avais aucun équilibre ! Descend, tu vas te faire hacher !!
La terreur s'empare de moi. Chaque mouvement qu'elle fait vers la cible la rapproche un peu plus du rouleau gigantesque qui est en train de revenir vers elle.
J'ignore si mon corps avait décidé à cet instant d'agir sans mon avis, ou si j'avais réellement voulu la rejoindre, et que ma peur m'avait empêché de m'en rendre compte, pourtant quelques secondes après avoir compris que Jo devait être aidée, je m'étais retrouvé entre les rouleaux 7 et 8, juste en dessous d'elle.
Après une rapide estimation de la distance entre le corps de ma coéquipière et le rouleau supérieur, je lui agrippe un pied avec ma main gauche pour l'aider à se projeter un peu plus vers la cible. Je la vois baisser les yeux après un sursaut qui la déstabilise, et son regard se noircit.
- Ne t'occupe pas de moi, gronde-t-elle, rouge d'effort en regardant à nouveau la cible, il y a une grosse cible entre le quatrième et le cinquième rouleau ! Vas-y !
- Pas sans te savoir à l'abri, je réplique d'un ton sec, serrant un peu plus mon emprise comme si je craignais qu'elle tombe.
A ma grande surprise, je la vois esquisser un faible sourire qu'elle essaye de camoufler, mais je ne fais aucuns commentaires. Je tourne les yeux vers le rouleau, qui doit maintenant être à cinq mètres de nous à peu près. Heureusement pour nous, il n'allait pas aussi vite que les rouleaux du sol, et cela allait pouvoir nous laisser un peu de temps pour retomber et nous plaquer au sol avant son arrivée.
- Léo, ta carte ! La mienne, c'est bon !
Je sursaute avant de fouiller fébrilement dans ma poche gauche, avec mon bras blessé qui me fait encore souffrir. J'en sors ma carte, que je donne à Jo, en la lâchant presque dans mon empressement. Je sens des étincelles retomber sur ma combinaison en grésillant, signe que la mort n'est pas loin de nous. Jo saute contre moi après avoir validé les points sur ma carte, et je tangue un peu vers le rouleau de droite, en la serrant contre moi pour me rattraper tandis qu'elle fait contre-poids. Nous nous regardons un instant, les yeux dans les yeux, ma main sur sa taille.
Je murmure un "pas le temps !" sans être sûr que nous en comprenions tout deux le sens, et m'élance vers la grosse cible entre les rouleaux 4 et 5, sur laquelle n'était pas encore passé le plus gros, qui allait passer au-dessus des 3 et 4.
Après avoir trouvé une prise rapidement, je me hisse vers la cible d'environ 50 centimètres de diamètre, et y colle ma carte avant de retomber à plat sur le dos, sans amorti, entre les deux rouleaux. La manœuvre avait beau n'avoir pris qu'une trentaine de seconde, il n'en n'aurait pas fallu plus pour que le rouleau ne me déchiquète si je ne m'étais pas lancé en arrière. Le souffle coupé par la chute, la colonne vertébrale terriblement douloureuse, je laisse passer le rouleau au-dessus de moi, priant pour que Jo ait été aussi réactive que moi. Après le passage du rouleau, elle me rejoint d'un bond agile, me tire du bras pour me relever et se tourne pour écraser sa carte sur la cible. Nous nous élançons alors vers la sortie. Je saute au-dessus des pointes tranchantes quand Jo hurle derrière moi, et je me retourne d'un bond : elle n'a pas sauté assez haut, et son tibia gauche est déchiqueté, et couvre d'un sang vermeil le rouleau sur lequel elle s'est accrochée. Heureusement, elle s'était relevée avant que sa tête ne rencontre le rouleau devant elle, et tentait d'essuyer sa blessure pleine de dissolvant. La vision de la possible catastrophe me hantait déjà. J'accours vers elle, faisant une nouvelle fois demi-tour à regret, et passe son bras droit derrière mon cou. Mais sauter au-dessus d'un rouleau avec elle est bien plus compliqué que de sauter seul, et le gros rouleau se rapprochait bien trop vite pour que nous puissions nous en sortir tous les deux...
Jo semble le comprendre, et me regarde de ses grands yeux bleus :
- Vas-y... Sauve-toi...
Je secoue la tête :
- Non, je suis incapable de partir et de te laisser là. On n'a pas fait tout ce chemin pour rien Jo, hein ?
Je la vois contracter sa mâchoire tout en réfléchissant. Mais elle ne dit rien, et finit par acquiescer. Elle acceptait mon aide pour la première fois et je ne pouvais pas échouer. Après une rapide analyse des obstacles autour de nous, nous décidons finalement que la meilleure solution, qui était de loin la plus facile était d'escalader suffisamment le mur pour passer au-dessus des rouleaux du sol.
Je l'aide à passer au-dessus des rouleaux devant nous, en la faisant escalader le mur grâce aux quelques prises présentes, l'aidant dès que son pied dérapait ou que je la sentais faiblir. Une fois trop avancée pour pouvoir l'aider, je sautais au-dessus du rouleau afin de la rattraper de l'autre côté.
Encore deux rouleaux à passer, et le gros est à trois mètres derrière nous. Mais il n'y a plus de prises sur le mur à partir de maintenant, et Jo se laisse glisser à mes côtés après avoir passé le 8ème rouleau : elle comprend qu'elle n'a pas d'autre choix que de sauter au-dessus.
-Je vais y arriver, ne t'en fais pas, murmure-t-elle avec une grimace de douleur lorsqu'elle pose le pied au sol. Après un rapide regard, et une main posée sur mon épaule dans un geste qu'elle voulait rassurant, elle se recule autant qu'elle peut pour prendre son élan, et saute au-dessus du 9ème rouleau, et se plie en deux suite à l'atterrissage, qui devait avoir ravivé la douleur de sa jambe. Je retiens mon souffle le temps du dernier saut, et la vois sauter du mieux qu'elle peut pour atterrir lourdement et tomber à genoux sur l'espace sécurisé.
Je souffle de soulagement et m'élance vers elle, presque rattrapé par le rouleau supérieur.
Je la prends dans mes bras une fois arrivé près d'elle. Ses cheveux me coupent la respiration tellement je la serre contre moi. Nos cœurs battent un court instant à l'unisson : je le ressens dans tout son corps, elle tremble comme une feuille. Mais je ne fais aucune remarque, elle avait été bien plus courageuse que moi. L'odeur du sang me fait me reprendre bien vite, et je la sépare de moi pour la regarde de haut en bas : il lui fallait des soins, rapidement. Tout comme pour moi d'ailleurs, mais disons simplement que j'avais moins de risques de me vider de mon sang qu'elle. Ses tibias gonflés étaient comme peints de rouge, et les bords de la déchirure de sa combinaison gorgée de sang avait pris une teinte marronâtre.
Une nouvelle porte s'ouvre alors derrière nous, et je souffle. Le temps s'était arrêté quelques secondes. J'avais eu l'impression que tout était fini. J'aide Jo à se lever. Elle traine les pieds, et je vois son teint pâlir à vue d'œil. Si elle le pouvait, elle resterait sur place, j'en étais presque sûr.
Nous marchons dans le couloir découvert quand une voix retentit, voix que je reconnais immédiatement : Assou.
- Jo !! Léo !! De mon côté, c'est fini !
Assou nous rejoint, et voyant que je peine à porter Jo à cause de mes brûlures qui m'affaiblissent, il l'attrape dans ses grands bras musclés et la place contre son torse. Je l'observe quelque secondes prendre soin de Jo bien mieux que j'aurais pu le faire, et mon cœur se serre. Je me refuse à nommer cette nouvelle émotion.
Je remarque alors une fléchette rouge piquée dans son flanc droit. Il voit mon regard surpris, et me demande de l'enlever, donnant comme excuse qu'il n'allait pas lâcher Jo pour cela. Je la retire d'un coup sec non sans dégoût, moi qui ai horreur des aiguilles.
- C'est quoi ça ? je demande, en haussant un sourcil, surpris qu'il ne montre aucun signe de faiblesse.
- Une fléchette anesthésiante...J'en ai reçu quatre... Je ne sens plus mon mollet droit, le côté gauche de mon dos, ma main droite, et du coup, mon ventre. Pratique pour ne pas ressentir la faim ! plaisante Assou, en me donnant un coup d'épaule amical.
- Mais c'est dingue ça ! s'exclame Jo, en grimaçant quand son tibia abimé frotte contre un grillage, tu ne ressens rien, toi !
Je ricane, détournant le regard pour qu'ils ne voient pas à quel point être le plus faible du groupe me mettait mal :
- Moi, à ta place, avec quatre fléchettes anesthésiantes dans le corps, je serai allongé par terre, et on ne pourrait plus rien faire de moi !
La plaisanterie les fait sourire. Je voyais mal Assou dans ce genre de situation.
Nous marchons encore un peu, silencieux, attentifs au moindre changement de décor du couloir, et un peu intrigués par la tournure que prenait l'épreuve : il ne se passait rien, il n'y avait aucun bruit, juste du silence, et nos trois cœurs battant à l'unisson. J'allais proposer de faire demi-tour pour chercher un autre chemin à l'instant où, après un virage, nous arrivons face à une porte entourée de LED violettes. Jo se tortille dans les bras d'Assou pour signifier qu'elle voulait descendre, et celui-ci la pose, en la retenant lorsqu'elle tangue sur ses jambes. En nous regardant, Assou et moi poussons la porte d'un même geste. Inquiet à l'idée de tomber nez à nez avec un animal sauvage, ou un combattant surentrainé qui représentait le troisième niveau de parcours, je glisse lentement ma tête de l'autre côté. Mes yeux s'habituent difficilement à la soudaine et forte luminosité due à des torches accrochées à équidistance sur un mur rond, et je dois me les frotter pour réduire mes brulures oculaires.
Nous entrons tour à tour, toujours sur nos gardes, et nous retrouvons dans une pièce circulaire. Face à nous trônait une porte gigantesque par rapport à la nôtre : elle était en fer sombre, comme celle de nos sas. Une roue, identique à la roue permettant l'ouverture des portes de sous-marins était placée en son milieu. Sur un coté de la roue, une trace de sang.
Un frisson me parcourt l'échine : contrairement à ce que je pensais, nous n'étions pas les seuls ici. D'autres candidats avaient fait des parcours les menant à cette porte. Pourquoi n'avions-nous rien entendu ?
Je fais un tour sur moi-même, en plissant les yeux pour tenter d'apercevoir d'autres portes. Et il y en avait 5. Une par équipe, chacune de la couleur correspondante : violette pour nous, bleue pour les B10, orange pour les B1, blanche pour les B6, rose pour les B7. Elles étaient toutes entrouvertes, spécifiant un passage de candidats, et l'une d'entre elles laissait s'écouler une flaque de sang à l'intérieur de la pièce circulaire où nous étions, sang qui s'écoulait sous la porte, visqueux et sombre.
- Heu... c'est la suite de l'épreuve, ça ? questionne Jo, qui n'a pas l'air très convaincue, une main sur le mur pour se maintenir debout.
Assou se dirige vers la porte ensanglantée, et l'ouvre complètement en tirant le battant vers nous : Jo plaque sa main sur sa bouche en étouffant un cri de stupeur. J'ai l'impression de me prendre un coup de massue dans le dos : c'était la première fois de ma vie que je me trouvais aussi proche d'un mort, à l'exception de Leïla, que je n'avais pas tellement regardé sur l'instant. Le garçon devait avoir 18 ans, tout au plus. Il était blond, mais le sang avait teinté ses cheveux d'un rouge vermeil qui tirait sur le marron. Une barre de fer d'environ 20 centimètres lui traversait un œil, et déformait ainsi toute la partie gauche de son visage.
Une seconde se trouvait dans son épaule, gauche aussi, et une rapide réflexion me pousse à conclure qu'il s'était protégé de projectiles en se mettant de profil. Une troisième barre de fer, plus grande, lui traversait entièrement le pectoral droit, ressortant de face, enduite d'une matière corporelle qui me fit remonter de la bile dans le fond de la gorge. J'espérais simplement qu'il était mort rapidement, mais je savais qu'il avait tenté de retirer les lances afin de continuer : sa main droite était couverte de son sang. S'il était arrivé jusqu'ici, cela signifiait qu'il s'était accroché à la vie, ou que ses compagnons d'équipes l'avaient trainé. Il me faut quelques minutes avant de parvenir à détacher mes yeux de son visage crispé. Je sens le peu de nourriture ingurgitée remonter jusqu'à ma bouche, et cours derrière une autre porte afin de recracher le peu de fluide que je possédais.
Je cherche un regard de mes amis, mais aucun d'entre eux n'est d'aplomb pour me consoler. Ils détournent tout les deux la tête et Jo ferme les yeux si fort qu'elle finit par tanguer violemment sur ses deux jambes.
Je me décide enfin à terminer ce moment de malaise : je marche vers la porte, ravi de m'éloigner de l'odeur de mort que dégage le cadavre, et attrape la roue permettant d'ouvrir la porte. Dans un bruit sourd, semblable au grondement de l'océan, la porte s'ouvre lentement et nous restons interdits en voyant ce qu'il y a derrière : un parcours géant ... rempli de tous les concurrents arrivés avant nous. L'arène est emplie de cris, de hurlements de douleur... Des dizaines de parcours se dressent devant nous, de couleur différente. Mon cœur s'affole quand je remarque que d'autres couleurs se sont ajoutées à l'échelle de difficulté. Nous n'avions aucune chance. Les règles du jeu semblaient simples. Prendre des points et prendre des vies. Peut-être qu'en nous cachant et en attendant que tout le monde se tue, nous avions une infime chance de rester en vie une ou deux épreuves de plus ?
- Ce qu'on vient de faire n'était qu'un échauffement... je souffle. La véritable épreuve, c'est avec tout le monde. Et visiblement nous avions le droit de tuer pour prendre les points...
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La boîte
Ficción GeneralJe pensais que c'était une sorte de concours. Jamais je n'aurais cru que ça allait se passer comme ça. Je ne connais personne. Et personne ne me connait. De toutes façons, qu'est-ce que cela peut faire ?! A la fin, il n'y aura plus personne.
