Nous passons la porte le plus discrètement possible, bien que Jo soit encore en train de sautiller en se tenant au bras d'un géant noir de deux mètres.
Je remarque que les candidats n'y allaient pas doucement avec leur adversaire : une fille passe à toute vitesse sur ma gauche, saute au-dessus d'un rouleau, et valide la cible à côté de celui-ci, avant de se faire plaquer au sol par un joueur d'une vingtaine d'années dont je n'aperçois pas le visage. Il colle sa propre carte à la sienne et un sifflement strident retentit quelques secondes. La carte s'illumine, clignote pendant une dizaine de secondes et s'éteint, et il termine son action avant de lui envoyer un poing pour l'assommer. La tête de la fille se tord dans un craquement à peine perceptible, et ses cheveux se répandent autour de son visage une fois posé contre le sol.
Une sueur froide me coule le long du dos : les autres peuvent récupérer nos points en collant leur carte à la nôtre ! Jo sautille vers le parcours le plus proche de nous, éclairé de lumières orangées :
- On a intérêt à se dépêcher, toutes les équipes sont en jeu visiblement. Il faut qu'on coure, et qu'on valide le plus de cibles avant les autres, sinon, c'est fini pour nous !
J'acquiesce, pensant au plus profond de moi-même que mon plan consistant à se cacher était préférable.
Nous nous élançons alors vers le premier parcours, en prenant Jo par les bras pour lui éviter de poser le pied trop souvent. L'épreuve est camouflée par un mur de bois, peint en jaune et noir, si grand qu'il ne nous permet pas de l'escalader. Un faible espace près du sol, d'environ 50 centimètres nous permet de passer et d'accéder aux cibles.
Je glisse aisément en-dessous, et me redresse rapidement afin de ne pas me faire prendre de l'autre côté par un candidat en recherche de points. Jo rampe jusqu'à moi, le visage crispé, évitant tant bien que mal de frotter ses tibias contre le sol, et Assou, musclé au point de peiner à passer fait trembler le mur en tentant de se redresser.
Mais nous nous retrouvons finalement tous les trois de l'autre côté, et en effectuant un tour sur nous-même, nous sommes à nouveau face à un mur, cette fois-ci cependant un mur à escalader. Je lève les yeux, et essaie de repérer les cibles : une se trouve tout en haut, très petite, une autre juste au-dessus d'une espèce de trappe enfoncée dans le mur, et une autre sur le mur, à quatre mètres au-dessus du sol, et un mètre du mur.
Assou capte mon regard, et comprend :
- Pour avoir celle-là, il faudra sauter du mur, coller les cartes, et retomber sans se casser un membre. Quels sadiques !
Nous n'avons pas le temps de nous en dire plus : une équipe arrive vers nous de l'autre côté du mur en criant, histoire de nous intimider et nous nous lançons un regard pour savoir quoi faire. Assou me montre d'un signe de la tête la cible tout en haut, et j'acquiesce. J'étais le seul capable d'escalader rapidement le mur, Assou devait s'occuper de celle nécessitant un saut. Je m'élance vers le mur, et grimpe le plus vite possible, suivi d'Assou, et de Jo, qui a bien du mal à poser le pied sans souffrir !
C'est à cet instant précis que je comprends qu'elle ne nous sera d'aucune utilité pour cette épreuve. Pour nous, Jo est un poids. Je me maudis alors en pensant cela.
Elle était courageuse, je ne pouvais pas la laisser mourir ici, pas de cette façon. Elle m'avait aidé avec mon bras, et méritait que je lui vienne en aide à mon tour. J'étais bien avancé sur le mur lorsque je place une main sur une prise en bois accessible, avant que celle-ci ne se détache soudainement. Me retrouvant déséquilibré, je pousse un cri de surprise, et tends un bras vers une autre prise, qui m'avait l'air plus solide que la précédente. Je me colle contre le mur, la joue écrasée contre la surface froide, le souffle court et je sens une larme couler le long de mon œil. Depuis combien de temps je n'avais pas pleuré ? J'avais peur, trop peur pour me laisser aller. Ces quelques secondes de répit me font alors prendre conscience que j'étais empli d'une tristesse que je ne parvenais qu'à enfouir un peu plus profondément à chaque épreuve. Il me fallait du temps pour accepter tout cela. Son souvenir m'aidait à pleurer avant. Mais je remarque, avec un mélange de surprise et d'effroi, que je n'ai pas pensé à elle depuis plus de 4 heures. Son souvenir s'efface, et je ne peux rien faire pour l'en empêcher.
Pendant que je reprends mon souffle, Assou me dépasse aisément, contrairement à ce que je pensais, et grimpe comme un singe sur le mur.
- Où est Jo ?! je lui hurle, avant qu'il ne soit trop loin de moi, remarquant que mon amie ne nous suit pas.
Il ne se retourne pas et continue de grimper, me criant juste qu'elle est trop basse par rapport à nous pour qu'on puisse l'aider.
Contrairement à ce qu'il avait fait pour moi, Assou semblait ne rien vouloir faire pour sauver Jo. Il continue de grimper jusqu'à la cible nécessitant un saut, et je m'arrête à nouveau un instant :
- Assou ! Si tu sautes, tu te retrouveras dans l'équipe des B5 ! Ils vont tout faire pour te prendre tes points !! je lui crie.
Je n'entends pas sa réponse : il y a trop de cris, et trop d'excitation pour que je comprenne ce qu'il me dit.
Il saute, avec un ressort incroyable, et plaque sa carte sur la cible avant de tomber pendant 4 mètres, et d'atterrir sans douceur sur un candidat long à la détente. Je ne donne pas cher de ce candidat à cet instant précis. Recevoir un gars de presque 2 mètres pour 120 kilos, lancé à pleine vitesse depuis 4 mètres de haut revenait à se faire percuter de plein fouet par une voiture. Visiblement, ma déduction était vraie : un hurlement déchirant s'élève de là où est tombé Assou.
Les B5 hurlent de rage, et je vois, terrifié, mon ami disparaître sous les candidats hors d'eux.
- Assou ! je hurle, pétrifié à l'idée d'avoir perdu mon ami.
Du coin de l'œil, j'aperçois une seconde équipe s'engouffrer dans le parcours, et je me rends compte à quel point je suis bas et vulnérable : je n'étais qu'à 6 mètres de hauteur. Jo, sortie de nulle part me rattrape alors, et me pince le mollet en passant près de moi, en me hurlant d'avancer, sa voix presque couverte par l'agitation.
- Assou... Il est à terre ! je bredouille, en serrant ma prise dans ma main.
- On ne peut plus rien pour lui ! Aller, avance ! rétorque mon amie, en agrippant une nouvelle pierre pour s'élever. Je la suis quand un rire rauque et cruel s'élève alors : bien que ne l'ayant entendu que quelques fois dans l'amphithéâtre lors briefing, je pouvais le reconnaitre entre mille. C'était un rire cruel, vaniteux, plein de moquerie et d'orgueil : Enrick.
Le jeune homme blond avait un œil au beurre noir et les cheveux décoiffés comme s'il avait tenté de se les arracher à mains nues. Sa combinaison tranchée au niveau de la hanche laissait découvrir une plaie béante et collante de dissolvant que libérait le double tissu. Je le vois nous pointer du doigt de là où il est, et faire signe à son équipe de le suivre.
Paniqué, je les vois grimper le long du mur plus vite que ne l'aurait fait Assou, et je n'ai besoin que de cinq secondes pour réagir : je m'élance pour leur échapper. M'arrêter pour regarder les autres m'a fait perdre un temps précieux, et l'avance que j'avais sur eux s'était considérablement réduite.
Pendant mon ascension, je pose le pied sur une pierre plate et celle-ci, à ma grande surprise, rentre dans le mur, faisait chuter mon pied, me déséquilibrant au passage. N'ayant plus qu'un pied en jeu, et ne trouvant pas de prise sur laquelle me rattraper, j'entends les rires des joueurs qui grimpent vers moi...
Désespéré à l'idée qu'ils m'attrapent et me fassent tomber des huit mètres qui me séparaient désormais du sol, je tire de toutes mes forces sur mes bras, évitant le plus possible de penser à la douleur cuisante de mon bras droit déchiré, et me lance vers une pierre plus haute. La fin du mur paraît impossible à atteindre, pourtant Jo n'a pas l'air découragée. Elle avait trouvé un moyen d'utiliser sa jambe blessée pour grimper plus vite, et semblait décidée à valider la minuscule cible du haut.
Essoufflé et les bras brûlants, soudainement incapable d'avancer plus, je m'arrête un instant et regarde par-dessus mon épaule, suffisamment longtemps pour apercevoir une longue lame d'environ deux mètres sortir du mur dans un mouvement circulaire, et faire lâcher prise à une fille brune à l'air antipathique en la privant de sa main gauche. Elle hurle en entamant une chute de sept mètres pour finir par s'écraser au sol, faisant s'écarter précipitamment l'équipe qui frappait Assou quelques minutes plus tôt. Je tressaillis. Mon ami n'est plus au centre des coups. Mais les deux garçons qui me suivaient de près ne me laissent pas le temps de m'inquiéter plus, l'un d'eux attrape ma cheville en arrivant à mon niveau, et me tire vers le bas.
Je hoquette de surprise, et me raccroche désespérément aux prises que je tenais, les ongles raclant contre le mur, les mains brulées par la friction des prises contre mes paumes.
Jo se retourne vers moi à l'entente de mon cri étranglé, et hurle mon nom, avant de valider sa carte précipitamment, et de tenter de descendre vers moi. Elle le fait prudemment, et je me surprends à penser qu'elle ne sera pas assez rapide pour pouvoir venir me sauver. En poussant un rire rauque, Enrick s'accroche à ma deuxième cheville, et je cherche des yeux un moyen de les faire lâcher prise. Une pierre noire attire mon attention, et, n'ayant pas d'autres choix que de l'actionner, au risque de me tuer, je l'empoigne et la tourne de toutes mes forces dans le sens des aiguilles d'une montre. Le stress de voir une lame sortir et me découper de toutes part me prend le cœur, et j'arrête de respirer, le temps de voir un jet d'acide sortir au niveau de mon genoux droit.
Croyez-moi, l'acide est bien pire qu'une lame : il vous cuit, vous ronge, vous déchire et vous tue.
Enfin, c'est ce que j'ai pu en déduire en voyant l'acolyte d'Enrick se le prendre en plein visage. En voyant le tuyau sortir lentement du mur, il avait lâché ma cheville, l'air soupçonneux, et j'avais immédiatement décalé ma jambe, devinant à l'avance ce qui allait se produire.
Je reçois malgré tout quelques gouttes, qui font pétiller ma combinaison, et brûlent une petite partie de mon genou, mais la douleur est bien plus différente de celle que j'avais ressenti avec mon bras, et je me reprends bien vite. Profitant du fait qu'Enrick regarde son ami se dégrader lentement et tomber en arrière dans un hurlement étouffé par l'acide qu'il ingurgite, je retire d'un coup sec ma cheville de sa poigne, et m'élance vers Jo.
Je lui tends ma carte, qu'elle s'empresse d'aller valider sur la cible. Elle s'assure que plus personne ne peut nous attraper une fois que je l'ai rejoint, et me crie à l'oreille en essayant de couvrir les hurlements des autres :
- De l'autre côté du mur, il y a l'entrée d'un second parcours ! Ma jambe va mieux, je pourrais courir ! Mais il faut se dépêcher, Enrick n'a plus personne avec lui pour le ralentir, et il n'hésitera pas une seconde à te tuer ! Aller avance !
Je déglutis, acceptant à regret que Jo avait raison : j'étais désormais la cible d'Enrick.
Je grimpe derrière mon amie qui me conduit en haut du mur afin de passer par-dessus. Je jette un dernier coup d'œil par-dessus mon épaule, tentant d'apercevoir si au pied du mur, Assou était réapparu, mais seuls les deux coéquipiers d'Enrick gisaient dans une flaque de sang et d'acide. Je regrette soudainement d'avoir laissé Assou sauter pour atteindre la cible. A cet instant précis, peut-être que nous n'allions plus jamais le revoir. Une fois assis en équilibre sur la tranche du mur, je cherche une prise pour poser le pied, mais ne trouve que du vide. Interloqué, je baisse les yeux pour regarder où mettre les pieds.
- Il faut sauter. C'est le seul moyen de descendre. Murmure Jo, en comprenant plus vite que moi. Elle se laisse glisser complètement, de façon à faire balancer son corps dans le vide, ne se raccrochant qu'avec ses mains sur le dessus du mur, et me jette un regard pour m'encourager à faire de même.
- Je crois qu'il y a de l'eau en bas. Espérons que c'est assez profond ! articule-t-elle. Je comprends alors qu'elle a peur grâce aux tremblements de sa voix. J'ignore si c'est dû à la fatigue ou à la peur, mais elle tremble de tout son corps. Je la rejoins, le corps entier alors plaqué contre le mur, et nos épaules se touchent une fraction de secondes. Son souffle est court, elle sent le sang et la transpiration, mais je fais abstraction de cette odeur qui avait emplie l'entièreté de la salle depuis déjà un moment. Je relierai pour toujours cette odeur à la peur. Quoi qu'il en soit, j'espérai aussi que le bassin à l'arrivée était assez profond. Ce mur est un bon moyen pour nous de nous briser la nuque. Mais nous nous lâchons en même temps dans un cri étouffé. Mon souffle se coupe, ma tête bourdonne.
Je n'avais jamais été fervent des sensations fortes, et encore moins des chutes. Je n'avais jamais compris comment les gens pouvaient prendre du plaisir à se jeter de plusieurs mètres de haut, alors que certains le faisaient par désespoir. Cela allait à l'encontre de toute morale. S'amuser à faire quelque chose que quelqu'un s'obligeait à faire m'avait toujours semblé ridicule.
Tomber sur dix mètres est une chose de terriblement longue et angoissante. D'autant plus qu'à mesure que je me rapprochais du sol, moins je voyais de l'eau pour amortir notre chute.
S'il n'y a rien en bas, alors que je suis à la verticale, c'est la fin. Pour moi, comme pour Jo. Atterrir de presque 10 mètres de haut droit sur les pieds pouvait me disloquer en deux secondes. Je bats des bras dans le vide, essayant de me redresser. Décidément, je déteste cette impression. Mon cœur semble compressé, et j'ai du mal à respirer.
Heureusement, Jo avait raison. J'atterris à ses côtés dans un bassin profond, et des multitudes de bulles viennent me caresser le visage. Soudainement soulagé, apaisé, rendu sourd par l'eau qui me rentrait dans les oreilles, je regarde autour de moi. Je peux rester ici, éternellement, l'air qui me manque petit à petit ne m'inquiète pas. Je me laisse balloter par les remous du bassin. En entrouvrant les yeux, je remarque que les bulles forment un visage qui m'est familier : elle semble vouloir m'emporter, et son visage se rapproche un peu plus du mien tandis que des bulles m'entourent, tels des bras. Je suis fatigué, mais j'ai encore envie de me battre. Le plongeon dans l'eau m'avait fait du bien, j'avais l'impression que mes blessures étaient lavées de tout produit chimique et de toute souillure. J'étais d'avis à rester là quelques minutes supplémentaires, et peut-être même me cacher dans le fond du bassin si quelqu'un d'autre venait à passer.
Mais ça n'est pas l'avis de mon amie, qui m'attrape par le col, et me remonte à la surface brutalement.
- Mais qu'est-ce que tu foutais encore, Loweran ?! On n'est pas à la piscine ! Chaque minute qui passe nous ferme un peu plus la porte de sortie ! C'est ça que tu veux ?! crachote Jo, en me fusillant du regard. Je tousse à m'en étrangler, recrache l'eau qui s'était frayée un chemin jusqu'à mon estomac et m'essuie la bouche d'un revers de manche.
L'entendre m'appeler ainsi par mon nom de famille me serre le cœur, mais je ne réagis pas. Je me lève, et traverse le couloir de grillage, en entendant une insulte de Jo, qui m'est sûrement destinée. Soit je lui ai fait peur, soit je lui ai fait perdre du temps pour se sauver elle.
Nous n'avions aucunes chances, et elle le savait. En perdant Assou, qui était un atout précieux dans l'équipe, nous avions fait une croix sur notre avenir dans le concours. Autant nous mettre une étiquette " tirez nous dessus !" sur le front, et hurler notre position aux tireurs.
Mais son obstination pourra la faire survivre encore quelques épreuves, j'en étais convaincu, et peut-être que je pouvais en profiter.
Assou nous avait quitté, et sans savoir s'il était mort ou vivant, nous n'avions pas le temps de nous mettre à sa recherche. Il nous fallait 150 points. Avec nos 115 points, il nous fallait aller vite. Sinon, c'est l'élimination.
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La boîte
General FictionJe pensais que c'était une sorte de concours. Jamais je n'aurais cru que ça allait se passer comme ça. Je ne connais personne. Et personne ne me connait. De toutes façons, qu'est-ce que cela peut faire ?! A la fin, il n'y aura plus personne.
