EPISODE 3 : 22,5°C (#2)

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Aux premières heures de l'après-midi, le soleil harasse les passants. Parmi eux, quelques touristes déambulent dans les rues du quartier, persuadés d'admirer l'authentique vie des pêcheurs ruraux. En attendant le reste de la troupe, Jérémie perçoit des bribes de conversations : « Maman, c'est quoi ça ? » « C'est une bassine pour récupérer l'eau de pluie. Comme ça, après, les gens peuvent faire la vaisselle avec, ou se doucher. » En vérité, c'est le seau dans lequel Loup jette ses mégots usagés, après les avoir fumés sur le seuil de sa porte.

Jérémie se congratule de ne pas être ignare, il regarde ces citadins de haut. Comme si lui n'en était pas un, comme s'il n'avait pas grandi dans le centre-ville d'Angers et qu'il avait passé son enfance à jouer pied nus dans les champs. Ilyès et Don sortent enfin et mettent leurs sacs dans le coffre de la voiture. Par message, Siloë tient Jérémie à jour sur leur avancée. Les filles ne sont plus trop loin de la plage.

La rencontre s'est faite par hasard, le rendez-vous encore plus. C'est l'esprit vacances, avait-il expliqué à un Ilyès sceptique. L'été, tu t'en fiches de ne pas connaître les gens, toutes les barrières sautent. L'été, c'est fait pour se laisser porter par le vent, au gré des discussions et des coups du destin. Ces filles sont là, il faut suivre les pistes tracées par la volonté de l'été.

Les gars... le coupe Don dans ses pensées.

Jérémie sent Ilyès se crisper. Quand Don dit : « Les gars », la suite n'est jamais glorieuse.

Vous moquez pas, hein, mais faut que je me tape une queue avant d'y aller. Sinon, je vais être beaucoup trop chaud.

Putain... murmure Ilyès.

C'est stratégique, c'est stratégique. C'est pour faire bonne impression.

Ah bah c'est sûr que ça va faire bonne impression ! « Pourquoi vous êtes en retard ? » « Désolé, Don se branlait un coup avant de venir parce que sinon, il craignait de décharger sur vous. »

Jérémie grimace et rit en même temps. Don est dégueulasse, mais Ilyès est cru, et c'est peut-être pire.

Les gars... insiste Don. Je suis sérieux !

Jérémie balaie l'air d'un revers de la main.

Vas-y. Qu'est-ce que tu veux qu'on te dise !

Le feu vert donné, Don s'empresse de jeter son sac à dos dans le coffre. Il se rue à l'intérieur, sous le regard dépité d'Ilyès, qui lui crie :

Pas dans le lit, hein ! Je dors dans ce lit.

Au loin, les garçons n'entendent que le fracas d'une porte que l'on referme. Jérémie échange un regard avec Ilyès. Celui-ci lui reproche :

Et toi, tu le laisses faire !

C'est ça, ou bien il bande comme un cheval toute la matinée. C'est vite choisi.

Dans un soupir, Ilyès ferme la porte du coffre. Elle claque, son écho circule entre les maisons une milliseconde. Puis, une fois qu'il s'évanouit, Ilyès et Jérémie restent seuls, en silence. De nouveau. Jérémie va devoir s'y habituer, de toute évidence. Ses lunettes de soleil sur le nez, Ilyès s'adosse à la carrosserie. Il porte un tee-shirt blanc par-dessus un short de bain vert. Les couleurs font ressortir son teint basané. Il a fait une permanente avant de partir, ses bouclettes lui tombent devant les yeux.

Les secondes s'écoulent. Les bruits alentours prolifèrent : la rumeur des conversations des touristes, la télévision du voisin, les aboiements d'un chien quelque part dans leur dos. Ilyès soupire une nouvelle fois. Ilyès a le soupir facile.

Ta mère, elle va bien ? vient combler Jérémie.

Ça va.

Il ne s'étend pas sur le sujet.

Et ta sœur ? Elle a eu l'école qu'elle voulait ?

Mmh. Oui, je crois.

Et...

Tu comptes me demander des nouvelles de toute la famille ? Je t'assure que c'est pas la peine, tout le monde va bien.

Jérémie hausse les sourcils avec dédain et croise les bras.

C'est bon, s'énerve-t-il. Si on peut même plus être gentil.

J'ai pas besoin que tu sois gentil avec moi.

Naturellement, leurs voix se sont étouffées. Les paroles ne sont plus qu'un murmure, pour garder le secret des touristes et des murs avec des oreilles.

OK, râle Jérémie.

Il espérait mettre un terme à la discussion de ce mot laconique. Mais Ilyès renchérit :

J'ai besoin que tu sois honnête avec moi.

C'est bon ! Je suis prêt !

Don réapparaît. Jérémie est sauvé. Ilyès capitule. Il lance à son pote :

Déjà ? Ah ouais, t'es très très chaud.

C'est l'été, mon gars, dit Don.

Il a l'air fier de lui, Jérémie sourit à pleine dents. Il n'aurait pas parié dessus en acceptant l'invitation, mais il se sent bien ici, même avec un Don en rut et un Ilyès belliqueux. Après des mois d'isolement, Jérémie se sent vivre de nouveau. Un jour, au fond du trou, il s'est vu y rester à vie. Aujourd'hui, il a l'impression que le trou n'était qu'un tunnel, et qu'il a peut-être une fin.

D'une bourrade dans le dos, Jérémie accueille Don. Il est apaisé, il sent moins fort, ses épaules sont détendues :

Regarde-moi ça, une vraie femme enceinte, ton teint rayonne ! Aucun doute, ce sont là les effets d'une bonne branlette !

J'ai tout nettoyé, précise Don.

Sur le siège conducteur, Ilyès mime un haut-le-cœur. Un éclat de rire échappe à Jérémie, franc, retentissant. Il n'était pas voulu, il s'est fait la malle, mais il a un sens : celui du bonheur. Jérémie ouvre la portière de la banquette arrière et y pousse Don, comme on y aurait déposé un sac de courses. Lui s'installe à l'avant. Le ciel est d'un bleu immaculé, le genre qui inspire les peintres et les poètes. Le tableau de bord est brûlant, leur premier réflexe est d'ouvrir les fenêtres pour renouveler l'air.

Ilyès allume la radio avant le moteur, et aussitôt, on entend la mélodie du Bluetooth. Les garçons se retournent vers Don, accusateurs.

Pas désolé, dit-il.

Tu mets pas de la musique de merde !

Don lance une chanson à partir de son téléphone. C'est une comptine pour enfants. Don frappe dans ses mains d'un air benêt et encourage ses amis à l'accompagner. Ceux-ci lèvent les yeux au ciel au même moment, alors qu'Ilyès met le contact. Ils longent la maison, Jérémie fait remarquer à Don :

Il est où ton frère ?

J'sais pas, il est parti dormir, je crois.

Son camion n'est pas là.

Ah, bah... Il est peut-être parti chasser de la zoulette, lui aussi.

T'es un gros iench, dit Ilyès. Respecte-toi un peu.

Le refrain de la comptine se répète, la chanteuse a une voix de crécelle.

Je me respecte. Je me respecte tellement que ce soir, je serai en train de sucer les orteils d'une meuf.

Jérémie rit, Ilyès l'arrête :

Ne l'encourage pas !

Allez, c'est bon, détends-toi, lui lance à la figure Jérémie. T'es en vacances à la mer.

Quand Ilyès saisit la référence, il se tait. Pourtant, ce silence contient une tension nouvelle, une électricité naissante. Ce n'est que le premier jour, il en reste vingt autres à passer ensemble. Jérémie n'a aucune idée de comment cette affaire va se terminer.

ChaudDes histoires addictives. Découvrez maintenant