Pendant que Sal travaillait à effrayer leur petit groupe, Lucas avait enfin réussi à forcer la porte pour l'ouvrir. Elle ne grinça pas — elle était trop récente pour ça — mais elle racla le sol dans un bruit à peu près aussi effrayant. Quelques morceaux de verres se décrochèrent pour se briser par terre, obligeant Lucas à pousser la porte un peu plus fort pour dégager le passage.
— Bienvenue au Crématorium Maudit, murmura-t-il avec emphase.
Il fut le premier à entrer, montrant l'exemple pour entraîner les autres à sa suite, et Sal attendit que tout le monde se soit faufilé dans l'entrée obscure et encombrée avant de fermer la marche. Le hall d'entrée avait visiblement souffert des intempéries, le vent et la pluie étaient entrés par les fenêtres brisées et le sol se retrouvait couvert de débris et d'une sorte de boue sombre peu engageante.
— Nous allons nous installer dans les salons de recueillement, annonça Lucas. Nous y serons mieux pour y passer la nuit.
— Où est-ce qu'on va faire la séance ? murmura Jule.
— Dans la salle des cérémonies, évidemment, répliqua Sal. Avec les croyances qui imprègnent déjà les murs, ce sera d'autant plus facile.
Par-dessus la tête d'Aline, il croisa le regard de Lucas dont le minuscule clin d'oeil le fit sourire. Autrefois, il aurait eu des papillons dans le ventre face à une telle marque de reconnaissance, mais ce soir il ne ressentait plus que la complicité d'une pièce bien rodée. Il avait conscience d'avoir été remplacé par Kenny, mais il s'en fichait parce qu'il réalisait qu'il préférait être l'ami de Lucas plutôt que sortir avec lui. Et leur amitié n'en était que plus intéressante maintenant qu'ils se tenaient sur un pied d'égalité.
Si l'invocation avait été l'idée de Lucas, pour faire flipper leurs potes le soir d'Halloween et en profiter pour passer une bonne soirée tous ensemble loin de leurs parents, c'était sur Sal que reposait le reste. Lucas lui avait donné les grandes lignes de son projet et ils y avaient travaillé tous les deux en mettant à profit l'imagination débordante de Sal pour entraîner leurs amis jusqu'au bout. Préparer la soirée lui avait procuré ce délicieux frisson d'excitation lié à la sensation d'être cool mais c'était aussi très gratifiant de savoir que leurs amis allaient flipper sans jamais être réellement en danger. Il aimait ce côté de metteur en scène ou de maître de cérémonie qui lui assurait le double pouvoir de faire peur et de rassurer, tout comme il appréciait la confiance de leurs amis qui étaient prêts à croire leurs histoires tout en se sachant en sécurité. Et ce soir, Sal comptait bien les terrifier jusqu'au dernier, avant de pousser Kenny dans les bras de Lucas une bonne fois pour toutes.
Le seul défaut de leur plan était qu'ils n'avaient pas vraiment pu repérer les lieux au préalable et s'étaient seulement appuyés sur le plan disponible en ligne, ainsi que des photos et quelques questions posées aux bonnes personnes. Heureusement, les salons de recueillement étaient encore relativement en bon état, avec l'épaisse moquette qui les isolerait du froid et ajouterait un semblant de confort à leurs sacs de couchage. Sans grande surprise, Kenny installa le sien tout près de celui de Lucas, Aline et Benji prirent le salon le plus proche, et Jule s'installa avec Leah contre le mur opposé. Il était si évident qu'ils comptaient profiter de l'intimité de la nuit que Sal sentit son coeur se serrer en déroulant son propre couchage de l'autre côté, tout seul. L'inconvénient de venir tout seul quand tous les autres étaient en couple ou sur le point de l'être... Il le savait, il s'était attendu à la morsure de la solitude, mais il n'en avait pas parlé à Lucas, de peur de lui gâcher la soirée. Le but était qu'il parvienne enfin à sauter le pas avec Kenny, ce qui n'arriverait pas s'il culpabilisait ou s'inquiétait pour Sal.
— La salle des cérémonies est par ici, indiqua-t-il à voix basse. Si vous voulez bien me suivre...
Loin d'être effrayé par la porte ouverte sur l'obscurité, il ajusta son sac sur son épaule et alluma sa lampe torche en précédant le groupe. Sitôt qu'il entra dans la salle des cérémonies vide et silencieuse, ils entendirent tous le bruit de quelque chose qui détalait dans le noir. Plusieurs choses, même. Avec de nombreuses pattes. Son moral remonta en flèche parce que c'était plus qu'il n'avait osé l'espérer et que tout se passait encore mieux que prévu s'il n'avait pas à faire semblant d'avoir entendu des trucs.
— Qu'est-ce que c'était ? chuchota furieusement Aline en s'agrippant à Benji.
D'après le bruit, Sal était prêt à parier qu'il s'agissait de rongeurs venus passer l'hiver à l'abri, mais ce ne serait pas très effrayant alors il afficha volontairement un sourire en coin avant de se retourner vers elle.
— Probablement des rats, répondit-il. Enfermés ici depuis que le crématorium a été abandonné, ils ont proliféré dans tous les coins. En plus, j'ai entendu dire qu'il restait des corps, en bas. Ces rats sont sûrement comme ceux du bateau fantôme Lyubov Orlova, devenus cannibales à force de se nourrir de cadavres ou de se dévorer entre eux... Il faudra bien fermer la porte, tout à l'heure, j'imagine qu'ils ne seraient pas contre goûter un peu de chair fraîche pour changer de l'ordinaire...
À sa grande satisfaction, Aline pâlit en se rapprochant encore plus de Benji, alors que les autres n'en menaient pas plus large. Sauf Lucas, qui lui rendit son clin d'oeil en retenant un ricanement satisfait. Parce qu'il savait très bien que l'invocation serait un échec, Sal devait compenser en faisant monter la tension avant, pour que personne ne soit trop déçu à la fin. Le but était de leur coller la frousse de leur vie jusqu'à leur faire douter d'avoir réellement vu un démon ou quelque chose dans le même style. Et ensuite ils sortiraient les jeux de soirée, un peu d'alcool et des tonnes de chips et de bonbons.
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Une Nuit d'Enfer
HorrorPour fêter Halloween, Sal et ses amis ont une idée d'enfer : squatter le vieux crématorium désaffecté pour essayer d'y invoquer un démon. Après tout, il n'y a que dans les films que ça tourne mal, pas vrai ? Sal est persuadé que cela n'a aucune chan...
