Chapitre XXI

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Deux jours après le déjeuner qu'il avait partagé avec le président Varnham, Kyle ne pouvait plus détacher ses pensées de son offre — ou plutôt de la mission qu'il lui avait confiée ? Il ignorait comment interpréter les informations. Quoi qu'il en soit, ce projet qu'il avait prénommé "Pilier" le hantait jour et nuit en se demandant s'il n'avait pas plutôt fait une erreur en acceptant si vite. Sans doute n'aurait-il pas dû se précipiter et quémander quelques jours de réflexion auprès du président. Et puis, qu'allait-il faire de sa mère ? Quelqu'un devait bien veiller à ce qu'elle prenne correctement ses médicaments, au risque que ses pertes de mémoire lui jouent encore des tours. Se retrouver seule du jour au lendemain pouvait aussi augmenter son stress. Le docteur avait bien informé Kyle des différents troubles dont souffrait sa mère. Il l'avait déjà laissée seule un mois sans qu'aucun désagrément ne vienne perturber sa mère, mais c'était surtout grâce aux fréquentes visites de madame Wilde. C'est la raison pour laquelle il envisagea la possibilité de se tourner vers Luther et sa mère. Mais cela n'était pour le moment qu'une espérance. Imposer sa famille à la leur le gênait. Cependant, avait-il d'autres choix ? Alors c'était décidé.

Après en avoir parlé à la principale concernée, cette dernière ne comprit pas tout. Il était évident que Kyle ne lui avait pas dit la vérité, mais avait simplement rendu vraie la rumeur du majeur de promo, lui prétextant un déplacement professionnel au-delà des Montagnes des Damnés. "Une mission de la plus haute importance", lui avait-il dit — peut-être la seule vérité dans son récit. Il savait que sa mère et son âme altruiste et plus humaine qu'un millier de personnes ne concéderait pas sa décision. Lui non plus n'aimait pas l'idée de devenir un assassin des rebelles, mais le président lui avait bien fait comprendre que les conséquences d'un soulèvement seraient plus dévastatrices qu'il ne pouvait l'imaginer. Accepter cette mission faisait sûrement de lui l'homme le plus égoïste que Thémis n'avait jamais porté.

Mais alors que la honte l'accablait lentement, la culpabilité rejoignit bientôt ce sentiment néfaste, et le souvenir d'une promesse qu'il était sur le point de trahir refit surface.

"— Quand tu seras Légionnaires", avait difficilement poursuivit madame Green, "promets-moi de ne jamais devenir comme l'un de ces monstres."

Puis, elle avait ajouté :

"— Ne devient pas ce qu'ils feront de toi. Ne sois pas un monstre."

Ce à quoi Kyle avait répondu :

"— Je te le promets."

Son cœur se serra tout comme son étreinte envers sa mère tandis que des excuses lui brûlaient les lèvres.

Alors, de peur de ne devenir qu'un simple fils indigne, il démêla ses bras de son corps et la regarda droit dans les yeux.

— Maman, je voulais te faire savoir une chose : si jamais je venais un jour à te décevoir, saches que ce ne sera jamais de gaieté de cœur et que chacune de mes actions n'aura jamais aucun autre intérêt que pour toi. (Sa gorge se noua, comme si les paroles qu'il souhaitait prononcer sortaient difficilement, de crainte d'être les dernières qui lui seraient adressées.) Le sort ne nous a jamais été favorable. Pourtant, tu as toujours fait en sorte de paraître le contraire, et je t'en remercie.

Ainsi, son esprit candide pensait que les éclairs étaient des rayons de soleil.

— Merci d'être ma mère.

Jamais cette dernière n'aurait pensé qu'un jour, son fils lui adresserait un tel discours – et lui non plus d'ailleurs. Tous les deux ignoraient la provenance de tous ses aveux, mais cela leur importait peu. D'un geste doux et maternelle, madame Green plaça sa main chaude sur la joue de son fils et lui offrit un tendre sourire.

PILLAR | T1Où les histoires vivent. Découvrez maintenant