Devant le meuble en bois de la salle de bain, ses iris océaniques étaient captivés par la bassine d'eau posée dessus. Les gouttes d'eau tombaient de ses cheveux d'ébène et formaient des cercles concentriques à l'impact, comme des pierres que l'on aurait laissé tomber dans un ruisseau. Munit d'un gant de toilette, Kyle tentait de nettoyer les taches de son visage, de son cou qui avait ruisselé jusqu'à son torse, ainsi que de ses mains, sans qu'elles partent jamais réellement. Elles étaient comme la terre sous les ongles : même après tant d'efforts pour s'en débarrasser, elles revenaient toujours. À chaque fois qu'il plongeait le gant dans la bassine d'eau, de l'ancre rouge s'en échappait.
Il avait pensé que, s'il venait un jour à avoir une nouvelle fois du sang sur les mains, ce serait celui du président et de personne d'autre. Pour autant, le destin, peut-être, semblait constamment le pousser vers le mauvais côté de la ligne, une ligne que personne d'autre n'avait à franchir.
Le froid qui s'immisçait par l'embrasure de la fenêtre fit frémir sa peau nue. Il fut arraché de la rive de ses pensées quand il leva la tête vers le miroir brisé. On disait que ce dernier reflétait l'âme de la personne qui le regardait. Une longue fissure partait d'en haut à gauche jusqu'en bas à droite, passant par un impact d'un diamètre important semblable à une toile d'araignée. Quelques morceaux de verres avaient dû tomber, car Kyle pouvait voir le mur par endroit. En parcourant la fissure du regard, il se demanda lequel des habitants du Manoir avait bien pu faire de tels dégâts et quelles avaient été ses motivations. Sans doute devait-il détester son reflet. Kyle se fit cette réflexion, puisque cela aurait été la raison pour laquelle il aurait brisé ce miroir. Cette animosité qu'il entretenait avec l'apparence de son visage depuis presque toujours n'avait rien à voir avec le fait qu'elle soit belle ou laide. Mais plutôt parce que son visage était modelé de la même façon qu'un autre. Kyle eut le temps d'en passer outre lorsque ses traits étaient encore juvéniles ou bien pendant que son amnésie avait effacé cette personne de sa mémoire – à ce moment-là, il pensait faire face à un inconnu. Cependant, ses traits avaient appris à se démarquer jusqu'à devenir aussi incisifs que les canines d'un loup. Désormais plus mature, Kyle lui ressemblait comme deux gouttes d'eau.
Il préféra se détacher de son effroyable reflet et dévia son regard vers la fiole qui reposait à côté de la bassine. Les rayons de lune dévoilaient leur clarté. Kyle pouvait en compter une bonne douzaine, mais, plus tôt dans la soirée, avait décidé qu'elle serait vide avant le lever du soleil. Alors, il l'a pris dans ses mains et hésita.
La dose ne devait certainement pas être assez forte pour le tuer, mais sans doute pouvait-elle au moins avoir des effets douloureux dont il saurait trouver satisfaction. Une douleur, cette fois-ci physique et bien réelle, pas simplement les peines d'un cœur qui s'efforçait à fonctionner. Elles étaient pourtant les blessures les plus profondes, mais pas les plus visibles. Cependant, le voulait-il ? Cette simple question remit tout en cause. Il reposa la fiole à côté de la bassine d'eau puis fit les cent pas dans la salle de bain.
Quelque chose à l'intérieur de lui le brûlait comme une fièvre atroce et qui devait sortir s'il ne voulait pas se consumer.
Si seulement il pouvait poser sa tête quelque part et s'endormir, peut-être que la mort était comme le sommeil. Lui qui ne voulait plus lui offrir d'âme, probablement pouvait-elle prendre la sienne en échange ? Kyle était doté d'une force qui n'avait rien à voir avec la mutation reçue dans le Laboratoire . Cependant, il n'avait plus d'espoir. Si ce n'était pour protéger les personnes qu'il aimait, qui sait quand la liberté lui aurait ouvert les bras ? Son acte était-il égoïste ? Après tout, il la convoitait depuis si longtemps.
Ses mains s'entremêlèrent dans ses cheveux de jaies et les tirèrent avant de les faire tomber jusqu'à sa nuque. Puis, en un battement de cils, Kyle était de retour dans les galeries souterraines, dans ce tunnel étroit et humide où voguait une odeur putride. Où les cris et les brisures d'os sonnaient comme une ode à la mort. Recouvrir ses oreilles avec ses mains et les presser jusqu'à s'en briser le crâne n'était pas utile. Rien ne pouvait y faire. Ces images entachaient son esprit comme de la terre sous les ongles.
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PILLAR | T1
FantascienzaDans un monde sombre, un pays dont le peuple était divisé en deux y subsistait. L'un s'appelait Dives. Aussi cupides qu'hypocrites, ils sont les favoris du président Varnahm. Le second s'appelait Fames. Misère et mort les guettaient jusqu'à ce que l...
