Chapitre 30 • 1e jet

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Aaron

La lumière de la cuisine était la seule encore allumée dans l'appartement. Éden s'était endormie une heure plus tôt, fatiguée par sa journée. Moi, je traînais encore, incapable de me poser, d'éteindre mon cerveau, de m'éloigner de cette tension sourde qui battait dans ma poitrine.

Je n'avais pas faim. Et pourtant, ma main ouvrait déjà le placard.

Une première poignée de céréales. Une deuxième. Un morceau de pain que je déchirai sans le regarder. Puis du chocolat, des biscuits. J'enchaînai. Sans m'arrêter. Sans savourer. Juste... remplir. Combler. Étouffer ce vide-là, celui qu'on ne sait pas nommer.

J'étais à moitié affalé contre le frigo quand je l'entendis.

Des pas. Lents. Inquiets.

— Mon coeur ?

Je me figeai.

Elle apparut dans l'encadrement de la porte, sa silhouette fine éclairée par la lumière artificielle. Je crus lire de la surprise dans ses yeux. Puis de la douceur. Elle ne dit rien tout de suite.

— J'ai entendu du bruit... Tu vas bien ?

Je me redressai brusquement, essuyant ma bouche du revers de la manche comme un gamin pris la main dans le sac.

— Je... Je dormais pas, je voulais juste un truc rapide.

Un silence. Elle s'approcha, posant doucement sa main sur mon avant-bras. Je baissai les yeux. Honteux. Épuisé.

— Viens, murmura-t-elle. Viens t'asseoir un peu.

J'hésitai. Puis je la suivis.

On s'installa dans le canapé, les jambes repliées, les genoux proches. Je serrais les dents, les yeux fixés sur un point invisible dans la pièce.

— Tu veux en parler ? demanda-t-elle.

Je respirai profondément. Je n'en pouvais plus. De me cacher. De faire semblant. D'enfouir ça sous les tapis de ma tête.

— Je sais pas ce que j'ai, Éden. Je comprends pas.

Ma voix était rauque, étranglée.

— J'ai... j'ai toujours eu des moments comme ça, où je mange sans réfléchir, sans faim. Mais avant, je compensais. Le basket, les entraînements, les longues journées dehors. Ça restait gérable.

Elle m'écoutait sans m'interrompre. Ses yeux posés sur moi avec une tendresse contenue. Ça me donna le courage de continuer.

— Depuis qu'on est ici... c'est revenu. Pire. Et je sais que ça n'a rien à voir avec la bouffe, pas vraiment. C'est juste... ça monte, là. Et ça sort comme ça. C'est plus fort que moi. Comme si... si j'essayais de remplir un truc que je comprends même pas.

Un nœud se forma dans ma gorge. Je me penchai un peu, les coudes sur les genoux, les mains jointes. Éden resta silencieuse.

— Parfois je me dis que ça va passer. Que c'est juste la fatigue, l'adaptation, je sais pas. Mais la vérité, c'est que j'en peux plus. Et que j'ai honte. J'ai honte d'être comme ça. De perdre le contrôle. J'me reconnais même plus.

Un silence.

— Nice me manque, avouai-je. La lumière, les bruits familiers, l'odeur des rues, même les cris du stade. Et Gabriel... putain. Il me manque comme jamais.

Ma voix se brisa.

— Je comprends toujours pas pourquoi c'est moi qui suis encore là. Pourquoi pas lui. Il avait des rêves, lui. Des projets. Il tenait debout. Moi je fais que survivre, et je bouffe pour oublier.

La colère me serra le ventre. Les larmes montèrent sans prévenir. Une seule roula sur ma joue. J'allais l'essuyer, mais Éden tendit la main et le fit à ma place.

— Viens là, murmura-t-elle.

Je me laissai aller, glissant ma tête contre ses genoux, repliant mes bras autour de sa taille. Elle posa ses mains dans mes cheveux et les caressa lentement. Un geste si simple. Si précieux.

— T'as pas à avoir honte, Aaron. T'as pas à comprendre tout de suite non plus. T'as juste à respirer, à t'autoriser à être humain.

Je fermai les yeux.

— Je t'aime, tu sais, ajouta-t-elle. Même dans tes silences, même quand tu craques. Surtout quand tu craques.

Je sentis ma poitrine se relâcher, comme si ses mots venaient panser une fissure trop vieille. Il n'y avait pas de solution miracle. Pas de remède immédiat. Mais il y avait elle. Ses doigts dans mes cheveux. Sa voix qui murmurait des choses douces au creux de la nuit.

Et ça suffisait, pour ce soir.

***

Quand j'ouvris les yeux, la lumière douce du matin filtrait à travers les rideaux tirés. Un calme étrange flottait dans l'appartement. Un calme pas vide. Un calme apaisé.

Je mis quelques secondes à me rappeler où j'étais.

Ma tête reposait encore sur les jambes d'Éden. Elle s'était endormie ainsi, penchée en arrière contre le dossier du canapé, sa main toujours posée sur mes cheveux.

Je bougeai doucement, essayant de ne pas la réveiller. Elle remua à peine, les paupières battantes.

— Tu bouges ? marmonna-t-elle, encore à moitié dans ses rêves.

— Juste un peu. Tu vas avoir mal au dos si tu restes comme ça.

Elle ouvrit les yeux, les cernes légères, mais le regard clair.

— Tu as dormi ?

Je hochai la tête.

— Mieux que ces derniers jours, ouais.

Un silence confortable s'installa. Puis elle glissa ses doigts dans les miens, sans un mot.

Je n'avais pas l'énergie de parler tout de suite, mais ça allait. Mieux. Un peu. Juste grâce à ce qu'elle avait fait hier : écouter. Ne pas chercher à corriger, ni minimiser. Juste être là.

Je me levai et lui tendis la main pour l'aider à se redresser. Elle se frotta les yeux, puis me sourit, fatiguée, mais vraie.

— Tu veux un café ? proposai-je.

Elle me regarda un instant, un peu surprise de l'initiative.

— Avec plaisir.

Je fis chauffer de l'eau, puis sortis deux mugs. Mes gestes étaient lents, mais plus ancrés. Je ne cherchais pas à fuir mes pensées ce matin, pas comme d'habitude. Peut-être parce que je n'étais plus seul avec elles.

— Tu veux parler de ce qu'on s'est dit hier ? demanda-t-elle, assise sur un tabouret, en tirant doucement sur la manche de mon sweat.

Je pris une seconde avant de répondre.

— Pas tout de suite. Mais je veux pas l'oublier. Je veux essayer de comprendre.

Elle hocha la tête.

— On peut chercher ensemble, tu sais.

Je relevai les yeux vers elle. Son regard ne tremblait pas.

— Je sais. Et... merci. Pour hier. Pour... tout.

Elle s'approcha, prit son café entre ses mains et souffla doucement dessus.

— On avance petit à petit. Il n'y a pas d'urgence.

Un silence.

Puis, dans un souffle :

— Tu veux qu'on regarde ensemble s'il y a des ressources ? Quelqu'un à qui parler peut-être ? Pas tout de suite. Juste... voir ?

Je restai un moment sans répondre. Mais cette fois, je ne ressentis ni rejet, ni panique. Juste une sorte de curiosité calme. Une envie de ne plus rester dans le flou.

— Ouais. On peut voir, ouais.

Elle sourit.

Et sans un mot de plus, elle s'approcha pour poser son front contre mon torse. Je refermai mes bras autour d'elle, laissant le silence faire le reste.


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