Chapitre 16 • 1e jet

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Aaron

Novembre 2020.

Le bruit des couverts résonnait doucement dans la cuisine. L'odeur du gratin chaud flottait encore dans l'air, mêlée à celle du pain frais que Bastien avait coupé un peu plus tôt. Je jouais avec mon morceau de fromage sans vraiment y toucher. Les discussions autour de la table roulaient tranquillement, rythmées par les petites anecdotes de Jules sur sa journée, et quelques silences apaisants.

Mais sous la table, mes jambes tremblaient légèrement.

Je le sentais venir. Depuis que la mère d'Éden avait reçu un appel cet après-midi, depuis qu'elle m'avait lancé ce regard rapide et doux à la fois. Un regard qui voulait dire "il faut qu'on parle". Alors, je l'attendais. Cette phrase.

Et elle arriva.

— Aaron... dit-elle doucement, posant sa fourchette avant de croiser mes yeux. J'ai eu Julie au téléphone. Tu sais, ton assistante sociale. Elle a trouvé une famille d'accueil qui pourrait t'accueillir.

Silence. Même Jules s'arrêta de mâcher.

Je sentis un courant froid remonter le long de mon dos. Comme si la chaise s'éloignait de moi.

— Ah... d'accord, murmurai-je, baissant les yeux vers mon assiette.

— Elle pense que c'est une bonne solution, ajouta-t-elle, avec cette voix douce qui veut rassurer mais qui tremble un peu.

Bastien posa sa main sur la sienne.

— C'est un couple qui habite à vingt minutes d'ici. Ils ont déjà accueilli d'autres enfants. Julie les connaît bien. Elle pense qu'ils peuvent t'offrir un vrai cadre stable.

Je hochai lentement la tête. Une part de moi voulait dire non. Juste non. Pas tout de suite. Pas comme ça.

Mais je savais. Je savais que je ne pourrais pas rester ici éternellement.

Et puis Jules se redressa sur sa chaise, fronça légèrement les sourcils :

— C'est quoi une famille d'accueil ?

Sa voix était claire, innocente.

— C'est une maison, répondit Bastien, où Aaron pourra vivre pour de vrai. Avec des adultes qui seront là pour s'occuper de lui, comme une famille.

Jules pencha la tête.

— Mais... il va partir ? Il va plus vivre ici ?

Mon ventre se tordit. Je levai les yeux vers lui, esquissant un demi-sourire.

— Pas très loin, t'inquiète pas. On pourra se voir, Jules. Et tu pourras même venir goûter chez moi si tu veux.

Il plissa les yeux, puis hocha la tête très sérieusement.

— Je veux bien. Mais tu reviendras parfois, hein ? Moi j'aime bien quand t'es là. Même quand tu parles pas beaucoup.

Un rire doux passa autour de la table. Ça faisait du bien.

Mais le poids dans ma poitrine, lui, ne partait pas.

Le lendemain après-midi, Julie nous retrouva devant chez Éden. Elle était ponctuelle, comme toujours, habillée d'un manteau sobre et d'un chignon strict, mais ses yeux trahissaient une certaine chaleur. Elle me salua avec douceur, puis se tourna vers la mère d'Éden et Bastien avec un sourire rassurant.

— Claire et Philippe sont disponibles maintenant, si vous vous sentez prêts.

Je hochai lentement la tête, ma valise encore fermée posée près du paillasson. Juste une visite, m'avait-elle dit. Juste pour voir, pour prendre le temps. Mais même ça, c'était déjà beaucoup.

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