Chapitre 13 • 1e jet

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Aaron

Je m'étais réveillé trop tôt. Une de ces insomnies où l'on flotte entre sommeil et cauchemar sans jamais vraiment reposer son esprit. Je restai un moment allongé sur le dos, à fixer les ombres mouvantes du plafond, le cœur lourd. Sur mon bureau, juste en face du lit, le dessin de Jules était toujours accroché. Trois bonshommes maladroits devant une maison, un soleil qui sourit. Cela m'avait touché qu'il m'offre son dessin, même si pour lui ça ne devait peut-être pas signifier grand-chose.

Je sortis mon téléphone machinalement en entendant le vibreur. Un message d'Éden. Une photo floue de Jules, les joues pleines de pâte à tartiner, accompagnée d'un simple :

Il veut savoir si tu veux du chocolat chaud ce matin.

Un sourire discret, presque involontaire, effleura mes lèvres. Je tapai une réponse simple :

Pourquoi pas.

Ce message m'avait sorti du lit. M'avait sorti de moi-même. C'était bête, mais j'en avais eu besoin. Une raison de me lever.

Je descendis dans la cuisine quelques minutes plus tard. Jules était déjà attablé, balançant ses jambes sous la chaise, un large sourire sur le visage. Quand il me vit, il leva sa tasse comme pour trinquer.

— Salut Aaron ! J'ai mis deux cuillères de chocolat, c'est comme ça que je l'aime. Tu peux tester si tu veux !

— Salut, dis-je, ma voix encore un peu enrouée. Deux cuillères, c'est ambitieux.

Il éclata de rire. Éden me tendit une tasse, nos doigts se frôlèrent à peine, mais le contact m'ancra dans le moment. C'était bien réel. Pas un rêve. Pas un souvenir.

Je portai la tasse à mes lèvres. Trop sucré. Beaucoup trop sucré. Mais je ne dis rien. Parce que c'était Jules. Et que ça faisait du bien.

— Bien dormi ? me demanda-t-elle.

Je haussai les épaules.

— On fait aller.

Elle hocha la tête, comme si elle comprenait sans que j'aie besoin d'expliquer. Et c'était ça, le plus étrange avec elle : ce silence plein de sens qu'on partageait. Elle ne forçait jamais les mots à sortir.

Aujourd'hui nous n'avions pas cours. On passa alors une matinée tranquille. Enfin, tranquille pour ce que je pouvais encore appeler "paisible". Il y avait toujours ce fond de tristesse, cette absence impossible à ignorer. Mais dans cette maison, elle pesait moins lourd. Je passai une bonne partie de la matinée à réécrire un devoir que j'avais totalement zappé, Éden à côté, les jambes croisées sur le lit, ses cheveux attachés à la va-vite.

Vers midi, je reçus un nouveau message. Un numéro inconnu. Le genre de message administratif, froid, presque mécanique :

Bonjour, vous avez été inscrit à une première consultation avec Mme Fontaine, psychologue, ce vendredi à 17h30. Merci de confirmer votre présence.

Je fixai l'écran un moment. Mon doigt hésita, puis je verrouillai le téléphone. Message non lu. Message ignoré. Mon estomac se noua un peu plus.

Un peu plus tard, alors que j'aidais Jules à retrouver un Lego coincé sous le canapé, la mère d'Éden entra dans la pièce. Elle me lança un regard doux, un peu trop lucide à mon goût.

— Tu veux un peu de thé ? demanda-t-elle.

— Euh... oui, merci.

Elle m'invita à la suivre dans la cuisine. Pendant qu'elle faisait chauffer l'eau, je restai debout, les bras croisés. Je sentais qu'elle voulait parler, et je ne savais pas si j'étais prêt.

— Tu as reçu quelque chose ce matin ?

Je me raidis.

— Un message pour... un rendez-vous. Psy.

Elle hocha la tête sans surprise.

— C'est important, tu sais. Même si ça ne fait pas de miracle. Même si c'est lent.

Je haussai les épaules.

— J'en sais rien. J'ai pas trop envie d'y aller.

Elle déposa la tasse devant moi, sans insister.

— Tu n'as pas besoin d'avoir envie. Parfois, il faut juste y aller pour voir. Rien que ça, c'est déjà du courage.

Je ne répondis pas. Je fixais la vapeur qui s'élevait doucement au-dessus de la tasse. Je murmurai simplement :

— Je verrai.

Elle posa une main sur mon épaule, brève, presque imperceptible. Puis elle sortit sans rien dire de plus.

L'après-midi passa étrangement vite. Je révisais à moitié, perdu dans mes pensées. C'est en fin de journée, alors qu'on était seuls dans sa chambre, que j'ai fini par parler. Enfin, essayer.

— Je... Je sais pas trop comment dire ça. C'est un peu confus.

Éden referma son livre, ses yeux posés sur moi. Elle attendait. Sans juger. Sans forcer.

— Cette nuit, j'ai rêvé de ma mère, dis-je enfin. Elle était dans la cuisine. Comme si rien n'avait changé. Elle faisait du café, elle me parlait de trucs banals. Mais quand j'ai voulu la toucher... elle n'était plus là. Comme une ombre. Je me suis réveillé avec le goût du vide dans la bouche.

Éden ne dit rien tout de suite. Elle se contenta de se rapprocher, posant une main sur mon bras.

— Tu as le droit de rêver d'elle. Même si ça fait mal.

Je détournai les yeux.

— Je suis en colère. Contre elle. Contre moi. Je me sens vide, Éden. Parfois j'ai l'impression de trahir sa mémoire en riant avec Jules, ou en mangeant un gâteau. Comme si j'avais pas le droit d'aller mieux.

— Mais tu en as le droit, Aaron. Elle voudrait que tu continues. Elle voudrait que tu vives.

Je fermai les yeux. L'émotion me brûlait la gorge. Je pris une longue inspiration, et les mots sortirent presque malgré moi.

— Je crois que... je t'aime bien, Éden. Enfin, plus que "bien ". Je sais que c'est pas le moment. Je sais que je suis un bordel ambulant. Mais quand je te vois, j'arrive à respirer. Et j'ai besoin de ça. J'ai besoin de toi.

Un silence, suspendu dans l'air.

Elle ne répondit pas tout de suite. Mais elle ne recula pas.

Elle posa sa tête sur mon épaule, doucement.

Je restai figé un instant, puis, lentement, je passai mon bras derrière son dos. Elle ne bougea pas. Elle se laissa faire. Et moi, je sentis quelque chose céder en moi. Pas une douleur. Plutôt une brèche, une ouverture.

— Je suis là, Aaron. C'est tout ce que tu as besoin de savoir pour l'instant.

Et c'était vrai. Ce simple geste valait tous les mots.

On resta comme ça un long moment. Le soleil se couchait lentement derrière les vitres. Jules vint frapper à la porte quelques minutes plus tard, un paquet de biscuits dans les mains et un grand sourire.

— Y'en a pour vous aussi ! Maman a dit que vous aviez bien travaillé.

On le laissa entrer, et il s'installa entre nous, comme une évidence. Il parlait d'un projet d'école, de sa maîtresse trop sévère, de son copain qui avait volé des billes. Et moi, j'écoutais. Je regardais Éden sourire. J'entendais mon propre cœur battre un peu moins vite.

Je ne savais pas encore si demain serait supportable. Je ne savais pas si je pourrais affronter le rendez-vous. Mais ce soir, j'avais trouvé un peu de paix. Et c'était déjà énorme.


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