Chapitre 12 • 1e jet

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Éden

Une semaine plus tard.

Le réveil sonna, signe que je devais me lever de mon lit afin de me préparer pour me rendre en cours. Le bruit régulier de la sonnerie se répercutait contre les murs encore tièdes de la nuit. Je restai quelques secondes allongée, les yeux ouverts, à observer le plafond. La lumière grise de l'aube filtrait à travers les stores, dessinant des rayures pâles sur le mur.Aaron dormait encore quand je suis sortie de ma chambre. J'avais entendu sa respiration régulière dans la pièce d'à côté. Cela me rassurait, d'une certaine façon. Il avait besoin de repos. Il avait besoin de temps. Et peut-être que moi aussi.

Ma mère avait préparé du café, des chocolats chauds et du pain grillé en ayant également sorti du Nutella et des confitures. Elle me lança un regard inquiet, mais sans question. On avait trouvé un langage silencieux ces derniers jours. Elle posait les gestes, je répondais avec mes yeux.

— Aaron reste à la maison aujourd'hui ?

Je secouai doucement la tête négativement.

— Il veut retourner en cours.

Elle soupira légèrement.

— Tu penses qu'il est prêt ?

— Non. Mais il veut y aller. Il a besoin d'un semblant de normalité, je crois.

Elle acquiesça en silence.

On partit ensemble, un peu plus tôt que d'habitude. Dans le bus, je regardais Aaron du coin de l'œil. Il fixait le paysage, figé. Une tension invisible crispait ses doigts sur la lanière de son sac. Je posai doucement ma main sur la sienne. Il ne la bougea pas. Mais il ne l'écarta pas non plus.

J'aurais voulu lui transmettre quelque chose par ce simple contact. Une sorte de chaleur, une promesse muette : "Je suis là. Tu n'es pas seul." Mais je ne savais pas si cela suffisait. Comment réconforter quelqu'un dont la douleur est trop vaste pour être exprimée ? Je m'en voulais parfois de ne pas trouver les mots justes. Peut-être qu'il n'y en avait pas.

À la grille du collège, certains nous dévisagèrent. On était devenus une rumeur vivante. Pourtant aux dernières nouvelles, personne n'avait été mis au courant hormis Gabriel qui avait promis d'être discret sur la situation. Aaron marchait droit, le regard sombre. Je restai près de lui, mais je savais qu'il voulait qu'on ne le remarque pas. Alors je respectai ça.

Les cours passèrent étrangement vite. Je répondais quand on m'appelait, mais mon esprit restait ailleurs. Une moitié dans la salle, l'autre dans cette chambre où je savais qu'il retournerait ce soir, fatigué. Je me demandais ce qu'Aaron ressentait en passant une journée avec un retour de routine banale depuis le décès de sa mère.

Le tableau était couvert d'équations, de dates, de mots soulignés en rouge. Autour de moi, les stylos grattaient le papier, les chaises grinçaient. C'était étrange comme tout continuait. Comme si rien n'avait changé. Comme si les absents ne laissaient pas de trous. Pourtant, moi, je le voyais. Ce vide en Aaron. Et peut-être aussi en moi.

À la fin de la journée, on rentra ensemble, plus lentement. Aaron ne disait pas grand-chose. Mais il était venu. C'était déjà immense.

Quand on arriva à la maison, Jules courut vers nous avec son enthousiasme habituel.

— Éden ! Aaron ! Regardez ! J'ai fait un dessin !

Il brandissait une feuille avec des crayons encore humides. On s'installa tous les trois autour de la table basse pour mieux voir. C'était un dessin d'une maison, avec plein de fenêtres, un ciel trop bleu, et trois personnages devant : un grand avec des cheveux blonds, un plus petit avec des cheveux roux, et une fille également rousse avec des taches de rousseur.

— C'est nous ? demandai-je en souriant.

— Oui ! J'ai mis la maison aussi. Et le soleil ! Il est content !

Aaron resta un moment silencieux, ses yeux s'humidifiaient mais il chassa presque automatiquement les larmes qui se formaient puis tendit la main et ébouriffa doucement les cheveux de Jules.

— Il est super ton dessin.

— Tu veux le garder ?

Aaron leva les yeux vers moi, presque surpris. Puis il hocha la tête.

— Oui. Merci.

Jules partit en courant, content. Et nous restâmes là, encore un instant, le cœur un peu plus léger. Jules avait cette capacité incroyable de ramener un peu de lumière là où tout semblait figé. Il ne comprenait pas tout, bien sûr. Mais il sentait. Il voyait que quelque chose avait changé, et il agissait avec cette délicatesse maladroite que seuls les enfants possèdent. Il parlait fort, riait encore plus, comme s'il voulait que le silence ne gagne pas.

Plus tard, après une rapide collation, on monta faire nos devoirs dans ma chambre. Ce n'était pas une vraie habitude encore, mais ça commençait à le devenir. Je m'installai à mon bureau et lui laissai une place sur le lit. Il sortit son cahier, mais le regardait sans vraiment le voir.

— Ça va ?

— J'ai oublié mon cahier de maths chez moi.

Je me levai, allai chercher le mien et le posai devant lui.

— On va faire avec le mien.

Il me regarda avec un petit sourire en coin.

— T'as toujours une solution, toi.

— Pas toujours. Mais parfois, j'essaie.

On travailla en silence, interrompus parfois par nos soupirs, les frottements de gomme, les remarques sur un exercice trop long. J'aimais ce calme-là. Pas le calme vide, mais celui qui disait : "je suis là, et toi aussi".

— Tiens là tu as inversé les signes, me dit-il d'une voix légèrement taquine en pointant l'un de mes calculs.

Je poussa un léger râle. Il était plutôt doué en mathématiques contrairement à moi et il ne manquait pas l'occasion de le montrer.

Vers la fin de l'après-midi, la porte s'ouvrit sans prévenir. Jules passa la tête, les joues rouges.

— Hé, vous voulez venir faire des gâteaux ? Maman a dit qu'on pouvait ! Des sablés ! Avec plein de formes !

Je tournai la tête vers Aaron. Il hésita une seconde, puis haussa les épaules.

— Pourquoi pas.

Jules poussa un cri de victoire et disparut en courant dans le couloir.

Je refermai doucement le cahier et regardai Aaron. Il me sourit. Pas un grand sourire. Mais un vrai. De ceux qui font battre un peu plus vite le cœur.

Dans la cuisine, l'odeur du beurre fondu et du sucre emplit vite l'air. Jules étalait la pâte avec trop de force, mais ses éclats de rire rendaient tout plus léger. Maman passait parfois derrière nous, rajoutait un peu de farine, surveillait discrètement Aaron sans en avoir l'air.

Je le regardai un moment. Il riait, doucement, en formant un bonhomme maladroit avec l'emporte-pièce. Ses manches étaient relevées, une mèche lui tombait sur les yeux. Il avait l'air... vivant. Pas tout à fait heureux, pas encore. Mais là. Présent. Et ça, c'était énorme.

Et moi, je le regardais comme on regarde quelque chose de précieux. Quelque chose qu'on n'a pas envie de briser.

Et je compris, là, en le voyant rire avec mon petit frère, que j'étais déjà un peu tombée.

Et que j'aurais du mal à m'arrêter.


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