Chapitre 29 • 1e jet

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Éden

Décembre 2027.

La matinée glissa entre les pages d'un roman victorien et les éclats de voix feutrés dans l'amphithéâtre. Le professeur, un homme d'une cinquantaine d'années à la voix grave et chaleureuse, déroulait avec passion les subtilités de l'époque sur laquelle nous travaillions. J'aimais sa manière de faire vivre les textes, de plonger dans les détails, les symboles, les contextes. J'aimais ces jours-là, où les heures s'égrainaient dans un mélange d'analyses littéraires, de notes griffonnées à la hâte et de silences pensifs. Assise à ma place habituelle, je laissai mon regard se perdre par moments sur les vitres opaques du grand bâtiment universitaire. Dehors, Londres s'étirait dans ses nuances de gris, désormais familière et insaisissable à la fois.

On débattait ce matin-là d'un extrait de Jane Eyre. Le professeur parlait d'amour, de dignité, de liberté, et je me surpris à penser à Aaron, au courage qu'il déployait chaque jour, à son calme parfois teinté de mélancolie. Les mots de Brontë résonnaient un peu autrement, comme s'ils s'adressaient à nous, à nos pas encore timides dans cette ville étrangère.

À midi, je partageai un sandwich avec Alisha et Keaton, deux étudiants du département. On riait, on parlait des cours, des galères administratives, de la pluie qui tombait sans prévenir. C'était doux, simple. Il m'arrivait de me dire que je n'aurais pas pu être autant heureuse ici, sans Aaron.

L'après-midi s'étira. Les textes se succédaient, denses mais fascinants. J'avais toujours été attirée par les histoires anglaises, les tragédies pleines de sous-entendus, les héros tourmentés. C'était comme ouvrir une porte vers un autre temps.

Vers seize heures, entre deux explications sur une autre oeuvre, je tournai distraitement la tête vers les grandes fenêtres. Et là, sans crier gare, les premiers flocons tombaient. Timides, presque effacés, comme si Londres hésitait encore à se laisser gagner par l'hiver.

Mon cœur fit un léger bond. Il neigeait. Pour de vrai.

Je n'écoutais plus rien. Juste ce ballet silencieux et lent, cette danse légère qui enveloppait la ville. L'enfance me revint en vrac : les premières neiges sur les toits de Nice, la joie de sortir en mitaines, le goût des après-midis glacés, bien que désormais rares.

Quand le dernier cours se termina, j'enfilai mon manteau d'un geste pressé. Mon écharpe couvrait déjà la moitié de mon visage quand je franchis les grandes portes du bâtiment. Et comme toujours, il était là.

Aaron.

Appuyé contre la rambarde, les mains dans les poches de sa veste, le col de son manteau relevé. Il m'attendait. La neige avait commencé à recouvrir ses épaules. Il leva les yeux vers moi, et son sourire, si discret soit-il, alluma quelque chose de chaud dans ma poitrine.

— Tu sors juste au bon moment, dit-il en s'approchant. C'est... magique, non ?

Je hochai la tête, les joues déjà rosies par le froid.

— On dirait qu'on est dans un film, murmurai-je.

Il tendit la main vers moi, paume ouverte. Je la saisis. Ses doigts étaient froids, mais son contact me rassurait.

Sans un mot, nous prîmes une rue au hasard. Le ciel s'était assombri, mais les lampadaires diffusaient une lumière dorée, créant des halos autour de chaque flocon. Les trottoirs se vidaient lentement, et Londres se transformait. Tout devenait plus doux, plus lent, comme si le temps lui-même voulait savourer cette nuit.

Nous parlions peu. Juste quelques mots, quelques rires étouffés, comme s'il ne fallait pas trop troubler cette magie.

— Tu sais que c'est la première fois que je vois de la vraie neige tomber sur cette ville ? soufflai-je.

Aaron me regarda, un pli attendri au coin des lèvres.

— Alors il fallait bien qu'on marque le coup.

Nous marchâmes encore un peu, traversant un petit pont, longeant des rues pavées. Puis, sans prévenir, il s'arrêta au milieu d'une place déserte, cernée de vieux immeubles aux balcons de fer forgé.

Il m'attira doucement vers lui, mains sur mes hanches.

— Qu'est-ce que tu fais ? ris-je.

— Chut. Ferme les yeux.

Je lui obéis.

Et là, il me fit tournoyer.

Lentement. Doucement. Comme dans un rêve.

Ma jupe virevoltait autour de mes jambes, mes cheveux flottaient dans l'air froid, et je sentis son rire contre ma joue. Le temps semblait suspendu autour de nous. Un moment rien qu'à nous, voilà ce que c'était. Lorsque je rouvris les yeux, il me regardait avec cet éclat rare, celui qui illuminait son visage, celui qui me faisait chavirer.

— Tu sais... commença-t-il, la voix un peu rauque. S'il neige le jour où je te demande ta main, je crois que je prendrai ça comme un signe.

Je restai figée une seconde, le cœur prêt à exploser. Je ne répondis pas tout de suite. Pas besoin. J'eus seulement envie de pleurer un peu de bonheur. Il le vit, et se contenta de poser ses lèvres sur mon front. Il était parfait. Et je pouvais le dire sans me cacher, car ces moments simples ne confirmaient que le fait que c'était l'homme de ma vie et que je voulais finir ma vie avec lui.

La neige tombait toujours, fine et blanche, comme une promesse suspendue.

— Je pense que je pourrais te demander en mariage comme ça. Ici. Maintenant. Il manquerait juste une bague, murmura-t-il contre mon front.

Je sentis mon cœur se serrer doucement. Pas de stress. Pas de panique. Juste une vague douce d'émotion qui me traversa.

Je posai ma main contre sa joue.

— Même sans bague, tu ferais fondre la neige, tu sais.

Il rit doucement, et je glissai mes doigts entre les siens. Ses mots ne cessaient de tourner dans ma tête. Je voulais plus que tout devenir sa femme. Prendre son nom. Qu'il soit mon mari. Et qu'ensemble, nous ne fassions plus qu'un. Je rêvais depuis toujours d'un beau mariage sur le sable chaud. Rien de bien traditionnel. Mais dans mes rêves, n'apparaissait jamais le visage de l'homme qui se tenait devant moi. Et désormais tout devint plus clair, celui-ci avait un visage, un prénom. Aaron Benson.

Et dans cette ville qui n'était pas encore tout à fait la nôtre, au milieu de cette place vide, je sus que tout, absolument tout, valait la peine.


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