Chapitre 31 • 1e jet

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Éden

Mars 2028.

Azalée sortit de la bouche de métro, un sourire éclatant aux lèvres malgré la fraîcheur piquante de mars. Elle avait toujours eu cette façon de rendre les rues plus lumineuses rien que par sa présence, comme si les couleurs devenaient plus franches autour d'elle. Je lui fis un signe de la main, emmitouflée dans mon manteau trop large, et elle accéléra le pas jusqu'à moi.

— Londres te va bien, déclara-t-elle en m'enlaçant fort, son sac à dos heurtant mes jambes.

— Et toi t'es toujours aussi jolie, je répondis en souriant contre son épaule.

Aaron nous attendait un peu plus loin, les mains dans les poches, l'air vaguement amusé par nos effusions. Quand elle le vit, Azalée lui sauta presque dans les bras.

— Hé, doucement, je suis fragile, râla-t-il en riant, faussement bougon.

Ils s'étaient toujours bien entendus tous les deux. C'était doux à voir : Aaron, un peu plus détendu que d'habitude, esquissant des sourires francs, plaisantant même sur les "joies de l'expatriation". On aurait dit un autre garçon. Non, pas un autre. Le même, mais un peu allégé.

J'avais presque oublié à quel point il pouvait être lumineux.

***

On avait dressé une petite liste de choses à faire pour la semaine : les marchés de Camden, une visite au Tate Modern, un fish and chips traditionnel dans un pub qu'Aaron connaissait bien. Azalée voulait tout voir, tout goûter, tout vivre. Sa présence avait quelque chose d'électrique, comme une lumière constante qu'on oublie à quel point elle manquait jusqu'à ce qu'elle revienne.

Aaron riait plus souvent. Il faisait même des blagues nulles à répétition, et Azalée lui lançait des coussins imaginaires. Je les regardais interagir avec tendresse, amusée de voir à quel point elle savait le détendre, presque malgré lui. Je le retrouvais un peu plus chaque jour.

— Tu sais que t'as un accent british ridicule quand tu commandes, hein ? s'est-elle moquée quand il a demandé un latte dans un anglais trop poli.

— Je tente de m'intégrer, madame la Niçoise, avait-il répondu en levant les yeux au ciel.

On passait nos soirées à trois dans le salon, enroulés dans des plaids, à manger des trucs gras en parlant de tout et de rien. Azalée avait apporté des biscuits de chez nous, et Aaron en avait englouti la moitié sans qu'elle s'en rende compte. Elle avait feint de l'engueuler, mais son sourire était bien trop tendre pour être crédible.

Cette semaine ressemblait à une parenthèse. Comme si le quotidien s'était ralenti, que les ombres s'étaient momentanément éloignées. Je m'accrochais à cette sensation, même si je savais qu'elle ne durerait pas éternellement.

***

Ce soir-là, après une journée bien remplie entre flânerie sur Portobello Road et chocolats brûlants dans un salon minuscule à Notting Hill, on s'était effondrés dans le canapé, tous les trois.

Aaron s'était endormi contre mon épaule, les jambes étalées, sa respiration lente. Il avait eu du mal à suivre le rythme d'Azalée toute la journée, mais ne s'était jamais plaint. C'est lui qui proposa de rentrer, pourtant. Il se redressa, m'embrassa sur la tempe.

— Je vais me coucher. J'suis mort, murmura-t-il, les yeux encore à moitié fermés.

— J'arrive, dis-je doucement. Je finis mon thé.

Il hocha la tête, un sourire tendre au coin des lèvres, puis s'éloigna. On entendit le parquet craquer doucement sous ses pas.

Azalée me fixa un moment, silencieuse, puis reprit une gorgée de sa tisane.

— Il est fatigué, ton blond.

Je hochai la tête. Une part de moi savait déjà vers quoi elle allait glisser.

— Il est différent, Éden. Pas dans le mauvais sens. Juste... Il y a quelque chose de plus fragile dans ses silences. Tu le sens aussi, non ?

Je jouai avec la anse de ma tasse.

— Oui, soufflai-je. Depuis qu'on est ici, c'est plus... compliqué. Il a des nuits agitées. Et parfois, je le surprends en train de manger, seul, comme si son corps essayait de combler quelque chose.

Azalée me regarda longuement, sans parler.

— Tu crois qu'il souffre peut-être... d'hyperphagie ? dit-elle enfin, dans un souffle. Ça y ressemble, Éden. Le vide qu'il tente de remplir, la culpabilité après coup, le silence autour... C'est pas juste un appétit d'étudiant.

Je restai figée. Le mot avait été lâché. Un mot que je n'osais pas poser jusqu'ici.

— Je crois qu'il n'a pas encore mis de nom dessus, avouai-je. Il commence seulement à m'en parler. Il a tenu trop longtemps. Et le deuil... Il ne s'est jamais vraiment arrêté de pleurer Gabriel, tu sais.

Azalée hocha doucement la tête.

— Ce genre de douleur... c'est un poison lent. Il faut que tu continues à l'écouter, même quand il se ferme. Tu le fais déjà très bien. Mais ne t'oublie pas là-dedans, Éden. Tu comptes aussi.

Je sentis mes yeux picoter. Je posai la tasse sur la table basse.

— Je suis heureuse que tu sois là.

Elle me prit la main. Un de ces gestes simples, mais qui soutient tout un monde.

— Je suis là. Pour toi. Pour lui aussi, s'il a besoin.

Un court laps de temps passa. Azalée se leva doucement, le visage apaisé, et se dirigea vers la chambre d'amis au bout du couloir.

— Je vais me coucher, murmura-t-elle. Bonne nuit, Éden.

Je lui souris, un peu fatiguée, le cœur plus léger après notre conversation.

Je pris une profonde inspiration, puis me levai à mon tour. Traversant le couloir, j'ouvris la porte de notre chambre.

Aaron était déjà allongé, tourné sur le côté. Il ne parla pas en me voyant entrer, mais ouvrit un peu les bras, m'invitant à le rejoindre.

Je me glissai doucement contre lui, cherchant sa chaleur. Il passa un bras autour de moi, et je me blottis contre son torse.

— Tu es gelée, dit-il en caressant mon dos.

— Un peu, avouai-je en souriant. Le vent était vif ce soir.

Il posa un baiser dans mon cou.

— Je t'aime, murmura-t-il.

Je levai la tête pour l'embrasser doucement sur les lèvres.

— Moi aussi, lui répondis-je.

On resta un moment comme ça, à se chuchoter des petits mots, à se caresser les cheveux, ses doigts dessinant des cercles lents sur mon épaule.

— Tu es fatigué ? demandai-je doucement.

— Un peu, répondit-il, la voix à peine audible.

Je serrai un peu plus fort mes bras autour de lui.

— Je suis là, dis-je simplement.

Il posa sa tête sur mon épaule, et on s'endormit lentement, enveloppés dans cette intimité silencieuse, sans besoin de mots.


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