Les Histoires d'A

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Les Rita Mitsouko

C'est la présence chaude de son corps contre le mien qui me fit ouvrir les yeux en premier. J'avais besoin de m'assurer qu'elle était bien là, vivante, auprès de moi.

Sa respiration dans mon cou n'était pas simplement rassurante, elle calmait le tumulte des émotions qui faisaient rage en moi depuis des mois. J'avais fini par lui dire pour les lettres et elle n'avait pas exigé de moi que je disparaisse, au contraire. Nous avions discuté une bonne partie de la nuit allongés sur son lit avant qu'elle ne s'endorme de fatigue. Cela m'avait permis de comprendre que je ne pouvais continuer à conserver mes insécurités pour moi. Si nous voulions que notre relation fonctionne, nous devions établir un véritable partenariat que rien ni personne ne pourrait fragiliser, et c'est ce que je voulais. Être avec elle, contre vents et marées, contre manipulations et mensonges.

Je resserrai ma prise contre son corps tout en faisant attention de ne pas appuyer sur ses cicatrices ni sur la main qui la rattachait à l'IV.


Nous n'étions pas encore sortis des épreuves qui s'étaient abattues sur nous ces derniers mois. Il nous restait à gérer l'après. La presse, les procès de Kelly, John et Sarah. Puis la vie quotidienne. À quoi notre relation ressemblerait-elle quand elle reprendrait le travail après que le monde entier ait tout appris sur les détails de notre relation ? Sienna était proche de son image, ce n'était pas quelque chose que je comprenais, mais ma position était toujours d'être moi, peu importait comment le monde extérieur voulait l'interpréter. Ce n'était pas le cas pour elle. Je devais l'accepter et composer avec.

Sienna n'était pas vaine, elle ne manquait pas de confiance en elle, elle avait en revanche parfaitement conscience que son image jouait sur sa capacité à faire avancer sa carrière.
Nous allions devoir gérer la presse. Red Bull avait sans doute déjà un plan de communication en place suite à l'arrestation de Kelly, mais nous devions reprendre le contrôle sur la manière dont nous voulions raconter notre histoire.

– Je peux t'entendre penser, murmura-t-elle, le visage toujours caché dans mon cou. Qu'est-ce qui ne va pas ?
– Tout va bien. Je pensais simplement à comment nous allions gérer la presse. Ton retour dans l'écurie. Kelly.

À l'entente de son prénom, je la sentis frissonner et regrettai immédiatement d'avoir évoqué l'influenceuse. Je ne pouvais pas non plus minimiser le traumatisme qu'elle avait subi. Est-ce qu'on s'en remettait un jour ?

– Des idées ?
– C'est à moi que tu poses la question ? Depuis quand je gère la presse ?
– C'est pas faux, soupira-t-elle. On devrait appeler Jos. Est-ce que l'écurie a déjà publié quelque chose depuis mon...

Sa voix se coupa et je n'insistai pas pour qu'elle termine sa phrase.

– Uniquement pour prévenir que j'allais rater le Grand Prix de Suzuka, rien sur l'arrestation de l'autre.

Ses sourcils se froncèrent pendant de longues secondes, alors que dehors la ville se réveillait doucement.

– Maintenant c'est moi qui peux t'entendre penser.
– Peut-être qu'on devrait tout dire, débuta-t-elle doucement. Une seule interview, en toute transparence, et ne plus jamais adresser le sujet. La vie reprend son cours, tu as toujours un troisième titre à aller chercher, je dois me remettre pour reprendre le travail.
– Je fais l'interview ou tu fais l'interview ?

Cette fois c'est son nez qui se fronça, preuve que sa réponse n'allait pas m'enchanter :

– Tu fais l'interview.
– Je déteste cette idée.
– Je sais, c'est pour ça qu'on devrait appeler Jos, savoir ce qu'il en pense avant de présenter l'idée à l'écurie.

Un petit sourire s'afficha sur mon visage. Malgré les années que nous avions passées l'un sans l'autre, c'était exactement comme si nous ne nous étions jamais quittés. Elle n'avait pas besoin de l'avis de Jos, nous le savions tous les deux pertinemment.

– Pour qu'il puisse me convaincre de faire exactement ce que tu désires.
– Quoi ? Non, dit-elle avec un sarcasme exagéré. Je ne vois pas de quoi tu parles, nous avons simplement besoin d'un avis extérieur.
– Menteuse, répondis-je avant de déposer un baiser sur son front. Bon, c'est quoi ton programme : médicaments, bouffe ? Je te prépare tout pendant que tu appelles ton avocat.
– Ce n'est pas mon avocat, débuta-t-elle alors que je sortais du lit. Les médicaments sont dans un pilulier sur le bar de la cuisine, et tu trouveras aussi un pot avec de la poudre protéinée pour un shaker. J'ai pas le droit de manger de la nourriture solide.

Sur le sol, j'attrapai mon jean que j'avais abandonné au cours de la soirée et l'enfilai avant de sortir de la chambre. C'était la première fois que j'entrais dans son appartement. La veille, je n'avais pas pris le temps de visiter, ce matin j'avais droit à une plongée directe dans l'univers de l'ingénieur. C'était un rappel qu'être ordonnée n'était pas dans ses qualités. Le salon était simplement meublé d'un canapé noir qui contrastait avec le blanc des murs, des étagères remplies de livres sur le côté et une télévision accrochée sur le mur du fond. La table basse était recouverte par plusieurs livrets et cahiers de notes couverts de son écriture et de dessins. Curieux, je me penchai sur l'un des dessins. Elle avait amélioré celui de la voiture qu'elle m'avait montré lorsque nous avions brunché chez Jos à Monaco et je ne pus retenir le commentaire :

– Je peux pas croire que tu sois toujours sur le V6.
– Arrête de me harceler, c'est pas ta voiture, hurla-t-elle en réponse.
– T'as toujours besoin de quelqu'un pour la conduire, conclus-je en me dirigeant vers la cuisine.

La petite pièce était composée d'un frigo/congélateur gris, d'un comptoir de bar où je trouvai les médicaments et le pot contenant la poudre protéinée qui devait la nourrir. Dans l'évier s'entassait une pile de verres, gobelets et cuillères en tout genre. Après lecture des instructions sur le pot, je fis chauffer de l'eau et m'attelai à mettre toute sa vaisselle dans le lave-vaisselle.
Il fallait que je prévoie un transport pour mes affaires. Nous n'en avions pas discuté, mais son appartement était désormais le nôtre. Et si je devais m'installer, je devais également ramener mon simulateur, mes consoles et des fringues de rechange.

– Sienna, dis-je en m'appuyant sur le chambranle de la chambre à coucher. Tu as un garage dans l'immeuble ?
– Yep, il y a des meubles dedans, mais je pense qu'il y a de la place pour au moins une voiture.
– Donc, je vais devoir décider laquelle je ramène en premier. Je secouai la tête. Oh, et il me faudrait les accès à ton système de sécurité.
– Est-ce que c'est un moyen subtil de me dire que tu t'installes ici ?
– Yep.
– Est-ce que j'ai mon mot à dire ?
– Nope.
– Tu vas tellement faire cette interview sans moi, maintenant, dit-elle en secouant la tête avant de concentrer son regard sur son téléphone.
– Attends, est-ce que j'y perds pas au change ?
– Tu y perds totalement au change, parce que j'allais te demander de rester. J'étais en train de faire des stratagèmes pour te convaincre, haussa-t-elle les épaules. Des fois on gagne, des fois on perd. Habitue-toi.

Je secouai la tête avant de retourner dans la cuisine pour trouver l'eau dans la bouilloire frémissante. J'allais m'habituer, surtout à la partie où je gagnais.

MuseOù les histoires vivent. Découvrez maintenant