Donne-moi le temps

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Jenifer

La nuit venait de s'installer sur Monaco. Madame Jones avait fait un dernier tour de l'appartement pour s'assurer que tout était en place et que je ne manquais de rien avant de me donner mes médicaments. Allongée comme une loque sur le canapé en cuir tanné tiré sur le cuivre, je regardais sans véritablement voir un replay d'« Are you the one ».

Qu'est-ce que ma vie était devenue ?

J'étais partagée entre mon besoin d'être active et les limitations physiques qui étaient désormais les miennes. Les fins de journée étaient toujours les pires. J'avais du mal à respirer, du mal à penser, du mal à être. Mais je tenais bon. Je serais bientôt autorisée à reprendre le travail, même si assister à l'ensemble des courses était entièrement exclu, cela restait une amélioration non négligeable pour mon cerveau, voire pour mon âme. Je pourrais bientôt retrouver Max. Je m'accrochais à cette idée de tout mon poids pour ne pas oublier. Tout en me trouvant pathétique d'être aussi dépendante de lui, de sentir son manque dans tout mon corps de manière plus forte que la douleur de l'incision qui traversait désormais mon torse.

– Madame Jones, m'exclamai-je en entendant la porte d'entrée claquer.

En dehors de l'infirmière et de Jos, personne ne me rendait visite. L'absence de parents et le fait que l'ensemble de mes connaissances travaillaient dans la sphère du sport automobile avaient rendu ma convalescence extrêmement solitaire. Surtout que je me trouvais à Monaco.

J'avais sans doute des hallucinations auditives, Madame Jones était déjà rentrée et Jos se trouvait en Belgique. Pourtant, je pris une grande inspiration et repoussai le plaid sur mon corps pour déposer mes pieds sur le parquet froid.

L'appartement monégasque de Max était magnifique. Le salon au design minimaliste, dont le mur sur lequel était accroché un écran plat 4K était peint d'un vert sapin, complétait les tons ébène du sol. À l'exception du canapé, les meubles affichaient des tons nudes dignes d'un magazine de design d'intérieur. Sur le côté, le balcon aménagé surplombait la baie de Monaco. La fin de l'été avait apporté avec elle les premiers orages, déchirant la mer et donnant à l'ensemble de la pièce un sous-ton de nostalgie.

Je préparais déjà un plan pour convaincre mon champion de déménager. Car j'avais une conscience parfaite qu'elle avait décoré l'endroit, il n'était pas question que je vive dans les vestiges de la vie qu'elle avait planifiée avec l'homme de ma vie. J'avais pour le moment deux plans en tête. Le premier consistait simplement à lui suggérer qu'avec le rapprochement des performances, il devrait sans doute passer plus de temps à l'usine. Moi également d'ailleurs, quoi qu'on en dise, mon absence serait nécessairement un frein à l'avancement de ma carrière. Le second consistait à faire preuve d'honnêteté et à expliquer au champion du monde pourquoi son appartement monégasque était désormais hors de question. Prenant une seconde inspiration, je parvins à me redresser. Lentement, je me rendis dans le couloir, m'arrêtant brusquement à la vue de la porte d'entrée, dont les trois points censés empêcher sa violation étaient grande ouverte.

Ce n'était pas normal, Madame Jones n'était rien si ce n'est diligente. Elle me donnait des vibes de Dolores Ombrage. Pas le genre à laisser la porte ouverte. Je restai devant la porte ouverte à la recherche d'une explication. C'était peut-être une erreur, personne n'était infaillible. Mais faillible au point de laisser la porte ouverte ?

Les nœuds qui ne me quittaient plus depuis l'accident se serrèrent. L'odeur terreuse de vase stagnante m'envahit subitement, créant une vague de nausée qui me submergea immédiatement. Un froid indicible accompagna la nausée. Ma respiration se bloqua quand la sensation d'enfermement prit place. L'eau était montée jusqu'à ma taille, glaciale, impardonnable. J'allais mourir ici, seule, comme je l'avais toujours été. J'étais à nouveau bloquée dans cette voiture qui serait le lit de mon dernier repos.

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